L'étrange voyage de Kemboï - écriture

Maridan Gyres

Maridan Gyres

L'étrange voyage de Kemboï

 

1er jour

 

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Illustration : photobay.fr

Kemboi est un jeune Massaï, il vit dans une tribu au cœur de la réserve d’Amboseli. Chaque matin, il part chercher de l’eau pour sa mère. Il aime marcher ainsi dans la savane. Au loin, le Kilimandjaro dresse fièrement ses neiges éternelles. Lui, il n’a jamais vu la neige, sauf en couronne sur ce pic majestueux. Un jour, lorsqu’il sera grand, il partira voir à quoi cela ressemble.

Mais pour l’instant, il y a une bonne journée de marche pour rejoindre le point d’eau, pas question de traîner en route. Alors, il allonge le pas. Sa démarche est féline, pas une once de graisse sur ce jeune corps. Habituellement c’est une corvée de femme. Les hommes ne vont pas chercher l’eau, mais sa mère est souffrante et son père n’est plus. Il a été tué par un lion. Dans leur tribu, on ne devient homme qu’après avoir tué son premier lion.

Mais Kemboi se pose souvent la question de savoir qu’est-ce qu’on devient quand c’est le lion qui vous tue…

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Alors qu’il avance toujours, il arrive soudain à un désert, et devant lui se trouve un dromadaire qui attend visiblement de le prendre en charge. Kemboi fait ce voyage pour la première fois, alors l’arrivée du sable ne le surprend pas. Il regarde autour de lui, mais il n’y a personne et soudain le dromadaire s’adresse à lui :

  • Alors tu montes, ou pas ?
  • Tu parles !
  • Oui ! Toi aussi, non ?
  • Je n’ai jamais vu d’animal qui te ressemble, d’où viens-tu ?
  • Comme toi, je suis enfant d’Afrique, mais du nord de l’Afrique. Je viens d’Algérie et je me suis perdu ici. Veux-tu me remettre sur mon chemin ?
  • J’ignore où est l’Algérie, mais je veux bien t’aider. Toutefois, avant, je dois ramener de l’eau à ma mère qui est souffrante.
  • Grimpe sur mon dos, et prends le ruban rouge qui tombe du ciel, je vais te mener à l’eau.
  • Super ! Tu es très gentil.
  • Mais non, allez grimpe.

 

Et voilà Kemboi sur le dos de ce curieux animal. Il lève les yeux au ciel où se perd ce joli ruban de satin rouge. Le dromadaire semble le conduire vers une oasis d’où surgissent une dizaine de palmiers.

  • Nous arrivons au point d’eau.
  •  C’est curieux, ma mère ne m’a pas décrit cet endroit comme cela. Je devais repérer une croix en bois pour retrouver le bon chemin, or là, je n’ai rien vu qui ressemble à une croix.
  • Qu’importe ! L’important c’est que tu aies de l’eau, non ?
  • Oui bien sûr. Au fait, tu ne m’as pas donné ton nom !
  •  Je me nomme Aldelmalik, ce qui signifie serviteur du souverain, mais j’ai quitté ma servitude et aujourd’hui, je suis un dromadaire libre !
  • Moi je m’appelle Kemboï et je suis heureux de te connaître.
  • Allez, reprenons notre route.

Kemboï revient à ses pensées, il est subjugué par la beauté du ciel où se perd son ruban. Il a marché toute la journée et le soleil se couche. Le ciel est encore d’un bleu délavé et des nuages couleur de sable commencent à l’envahir. A l’horizon, le soleil incandescent illumine la scène d’une clarté intense qui fait jaillir l’oasis et son vert tendre comme un bijou précieux après tant de chaleur.

L’extrémité de son ruban est cachée par un énorme nuage qui éclaire l’oasis d’une lueur spectrale. Épuisé par sa longue marche, et les derniers évènements, Kemboï finit par s’endormir.

 

2ème jour

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Le lendemain, lorsqu’il ouvre les yeux, il s’aperçoit qu’il est allongé au fond d’une barque en bois. Au-dessus de lui, le ciel est d’une jolie teinte de bleu cobalt, quelques nuages cotonneux, épars et bien blancs forment une trainée qui dissimule une jolie lune d’un beau jaune doré. Le ruban rouge de la veille semble attaché à l’un de ces nuages.

Par contre, l’autre bout du ruban n’est plus autour de son poignet, mais lié à un paquet posé à ses pieds. Et encore, ce n’est pas cela le plus étrange, non ! Le plus curieux c’est la couleur de sa main… Lorsqu’il regarde à nouveau sa main, il est très étonné de voir qu’elle n’est plus brune, mais rose. Toute rose, comme la peau de ces touristes qui passent souvent au village pour les voir sa famille et lui. Ils leur jettent quelques pièces et ils repartent vers leur monde de pacotille. Kemboï en sait long sur ces blancs qui visitent l’Afrique. Sur leur société de consommation qui a détruit de nombreux paysages dans son pays et dans les pays voisins.

Chez eux, on les appelle les voleurs de Terre. Ils pillent et dévastent tout. Et en plus, ils se croient tellement supérieurs à eux. Alors cette peau claire il n’en veut pas ! Mais comment faire pour retrouver la sienne ?

Lorsqu’il s’assoit dans la barque, il remarque tout d’abord que le désert et ses jolies nuances dorées ont disparu. Il se trouve à présent sur un lac de montagne, tout autour de lui des cimes s’élèvent, vers le ciel d’un beau bleu clair, majestueuses et recouvertes de neiges éternelles.

Sous la barque l’eau est d’une limpidité qu’il n’a jamais vue dans son Kenya natal. Elle est si translucide qu’il voit les roches éparses au fond de ce qu’il croit être le cratère d’un ancien volcan assoupit. Curieux de toucher enfin cette neige immaculée, il pagaie, pagaie, toute la journée afin de rejoindre le rivage et d’en prendre un peu dans sa main.

Trois oiseaux migrateurs volent au-dessus de lui et l’accompagnent. Enfin croyant apercevoir une issue entre deux sommets, il s’élance avec encore plus de force, pagayant jusqu’à l’épuisement. Après cette journée passée à souquer ferme, il comprend que ce qu’il croyait à proximité et encore loin, alors épuisé, il s’allonge, pour une nouvelle nuit de sommeil, au fond de sa barque. Ses yeux se fixent sur l’astre doré qui semble le veiller. Afin de ne pas perdre son ruban dans la nuit, il l’a rattaché à son poignet. Il aime l’idée que c’est à lui qu’appartient cette lune d’or. Il ferme enfin les yeux et sombre dans un sommeil profond.

 

3ème jour

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Lorsque Kemboï s’éveille, le lendemain matin, il est heureux de retrouver des mains brunes. Brunes ! Ce n’est pas noir, allons bon ! Qu’est-ce encore que ce sortilège ?

Plus drôle encore ! Il porte des manchettes blanches, comme c’est amusant, lui qui n’a jamais porté de chemise, de sa vie, le voilà affublé d’une chemise immaculée. Il est tellement surpris qu’il parle tout seul.

  • De toute ma jeune vie, je n’ai porté que des pagnes et me voilà déguisé en homme blanc.

Il regarde étonné le pantalon de toile noire au pli impeccable, la chemise bien repassée qui met en valeur sa peau brune. Le ruban de soie rouge qu’il avait noué la veille, à son poignet, a disparu, ainsi que la jolie lune dorée.

La rame aussi ! Elle a été remplacée par un parapluie avec un manche si long qu’il dépasse de la barque. Il n’y a pas que la lune qui ai disparu, il y a également les nuages, les montagnes, la neige. À leur place, un horizon très bleu, une lourde masse nuageuse d’un gris soutenu qui sombre derrière lui dans l’eau devenue blanche et face à lui des parapluies de toutes tailles, aux couleurs de l’arc-en-ciel qui semblent piqués dans une grosse masse cotonneuse et toute blanche.

Lorsqu’il lève les yeux vers le ciel tout gris, il distingue à peine un halo blanc, comme si le soleil courageusement essayait de se frayer un chemin à travers cette grisaille sinistre. Seul l’oiseau moqueur se joue de tout ce sombre environnement, lui, il aime tous ces parapluies aux couleurs de la vie.

 

D’ailleurs Kimboï remarque soudain que les parapluies au-dessus de lui sont attachés à une grosse tresse qui semble se dénouer. Zut ! Voilà justement un parapluie qui plonge dans l’eau. Kimboï tend le sien pour éviter qu’il ne tombe sur lui.

  • Mais qu’est-ce qui se passe ici ? dit-il.
  • Tu ne vois pas ? Ce sont les idées noires des gens qui montent au ciel. Alors il s’assombrit et, quand un enfant rêve, il renvoie un arc-en-ciel pour chasser toute cette grisaille. Lui répond l’oiseau.
  • Et le blanc du lac, c’est quoi, alors ?Le blanc ce sont les prières que les mamans font pour leurs enfants. C’est un lit douillet pour chasser leurs idées noires.
  • Tu sais des tas de choses, qui es-tu ?
  • Je suis le porteur de messages.
  • Quel message ?
  • Tu veux connaître le tien ?
  • Oui, j’aimerais bien, car j’ignore ce que je fais ici !
  • Tu es à l’entrée des possibilités, tout te sera montré pour que tu choisisses en connaissance de cause.
  • Je ne te comprends pas vraiment, ce que tu dis, tu sais !
  • Ce n’est pas grave, continue ta route, je reviendrai te voir. Tu auras appris d’autres choses, vu d’autres univers, peut-être comprendras-tu mon message.
  • Tu ne m’accompagnes pas ?
  • Non ! Car je m’occupe d’autres enfants. Fais bon voyage !
  • Merci, au revoir !

Kemboï a repris sa place dans la barque, l’oiseau s’est éloigné et le jour s’achève. Fatigué, l’enfant s’allonge à nouveau. De toute façon, pense-t-il, je ne peux pas faire grand-chose sans rames ! Avant de s’endormir, il contemple tous les parapluies figés dans l’eau immaculée, comme des arbres festifs, qui se courbent au passage de la barque près d’eux, saluant en une courbe gracieuse le passage de l’enfant somnolant.

 

4ème jour

 

Mais voilà Kemboï a du mal à trouver le sommeil, le parapluie à long manche encombre la barque, alors, Kemboï se redresse et tente d’accrocher son parapluie à la tresse au-dessus de lui. L’oiseau moqueur revient vers lui.

  • Et bien mon garçon ! Crois-tu que c’est ainsi qu’on se fixe au fil du temps qui passe ?
  • Ma foi, je l’ignore ! Mais j’aimerais bien dormir, je suis las de ramer sans savoir où je vais, et ce parapluie m’empêche de m’allonger correctement.
  • N’aimes-tu pas l’aventure ?
  • Si bien sûr, mais je suis si las !
  • Allez ! Pose donc ton parapluie dans l’eau, et dors !

À peine, l’oiseau moqueur a-t-il dit cela que Kemboï sombre dans un profond sommeil.

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Quelle n’est pas la surprise du jeune Kenyan, ce matin en s’éveillant, de voir que le ciel gris se reflète dans l’eau, que tous les parapluies ont disparu, et qu’à leurs places, il y a à présent des dizaines d’ampoules électriques ! Kemboï ignore ce que sont ces objets. Il n’en a jamais vu dans la savane, mais le plus étrange c’est sans aucun doute, les bougies qui flottent à la surface de l’eau et qui ont toutes, au-dessus d’elles, l’une de ces ampoules. Kemboï remarque soudain, dans la barque, un long bâton au bout duquel, brule une petite bougie.

Il est seul au milieu de nulle part, pas de terre, ni de montagne, plus d’oiseau moqueur, juste le ciel et l’eau unis en une symphonie de gris clair à gris anthracite, en passant par le blanc le plus pur autour de lui et son bateau et enfin une éclaircie de ciel bleu qui se reflète dans l’eau devant lui.

  • Est-ce que je suis au Paradis, se demande-t-il ? Je dois être mort ! Sinon, comment expliquer toutes les choses étranges qui m’arrivent ?

Sans savoir pourquoi, il comprend que sa mission consiste, aujourd’hui, à allumer chaque bougie afin que l’ampoule au-dessus éclaire le ciel gris et dissipe les nuages. Inlassablement, il va passer sa journée à allumer les petites bougies, et plus le temps passe, plus le jour se lève, plus le gris du ciel s’éclaire. Une fois encore, la nuit est tombée et le brave Kemboï a les muscles des bras totalement tétanisés d’avoir ainsi œuvré tout au long du jour.

Bien que très las, il a du mal à trouver le sommeil. Il faut dire que grâce à lui, la nuit est très éclairée. Alors doucement, il se masse les bras et finalement trouve enfin le sommeil. Il faut dire qu’au bout de quatre jours, il a appris à aimer le balancement de sa barque sur l’eau. C’est plus confortable que son lit de paille dans la terre de sa hutte. Et puis ici, il fait toujours beau. Ses yeux se ferment une fois de plus sur cet univers nouveau pour lui.

  • Je me demande ce que je découvrirai demain à mon réveil !

5ème jour

Le lendemain en s’éveillant, il n’ose ouvrir les yeux. Il lance un prière muette au ciel.

  •   S’il vous plaît, j’aimerais revoir la Terre !

Est-ce la peur d’être à nouveau au milieu de l’eau ? Toujours est-il qu’il a replongé dans le sommeil. A présent, il émerge tout doucement d’une nuit agitée. Le soleil n’est pas encore levé.

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La première chose qu’il aperçoit du tapis d’herbes grasses où il est encore allongé, c’est le croisant de la lune qui est accroché à la branche d’un arbre gigantesque. L’oiseau moqueur tournoie au-dessus de lui.

  • Alors mon jeune ami, ta prière a été exhaussé, en es-tu satisfait ?
  • Où suis-je ?
  • Tu es parvenu à l’arbre de vie !
  • L’arbre de vie ! Comme c’est étrange, je ne savais pas qu’il existait un tel arbre ! A quoi sert-il ?
  • Cher enfant, tu ne sais donc pas que c’est lui qui fait vivre ?
  • Qui fait vivre qui ? Ou quoi ?
  • Mais toute chose voyons ! Que t’ont donc appris tes parents ?
  • Mes parents m’ont appris la savane, à reconnaître le vent qui souffle, celui qui annonce la pluie, celui qui promet la sécheresse et le dur labeur de l’eau. Mais ils m’ont appris aussi à chasser la gazelle, à traquer le lion qui fera de moi un homme. Mes parents sont sages et s’ils ne m’ont pas parler de l’arbre de vie, c’est sans doute que tu me mens !

 

  • Comme les hommes sont sots ! Regarde ! Ce soir la lune a demandé à l’arbre des enfants. Alors, l’arbre lui a donné plusieurs.
  • Mais, il n’y a qu’une lune, tu dis encore des bêtises !
  • En es-tu certain ?
  • Mais oui !
  • Regarde dans l’eau, que vois-tu ?
  • Je vois le reflet de la lune dans l’eau du lac.
  • Mais encore ?
  • Je vois le reflet de l’arbre.
  • Tu ne vois rien de ce qui est ! Tu es aveugle, tu ne vois que ce que tu veux voir !
  • Ah oui ! Vraiment ! Et que voyez-vous, monsieur l’oiseau persifleur ?
  • Moi, je vois la femme de l’arbre qui a demandé à son époux d’être gentil et de donner des enfants à Madame la lune. Puis, je vois l’époux de Madame la lune qui tremble d’appréhension et qui risque de se noyer, s’il ne se ressaisit pas très vite. Et je vois également Mamade l’arbre qui a prparé un lit de nuages tous blancs pour que monsieur lune puisse se reposer avec ses enfants lorsqu’ils quitteront monsieur l’arbre. Et tant d’autres choses encore !
  • Tu as tout inventé ! Moi, je vois des montagnes aux neiges éternelles, une prairie où je suis allongé et un arbre avec une échelle.
  • Dis moi Kemboï, vois-tu une échelle dans l’eau ? Y-a-t-il un gros nuage dans le ciel ?Où sont passées les petites lunes qui étaient dans l’arbre ?

Médusé, Kemboï a ouvert les yeux et son cœur a tremblé. Il a compris que l’oiseau ne mentait pas. Il a vu que l’oiseau moqueur, lui non plus, n’était pas dans le reflet du lac. Enfin ! Il a posé les bonnes questions.

  • Pourquoi, ciel et eau sont-ils différents ?
  • Parce que l’eau est féminine, et la Terre masculine. L’un est Yin, l’autre Yang à eux deux, ils forment le grand tout.

Longtemps Kemboï réfléchit, puis il pose une dernière question.

  • Où va l’échelle ? Où conduit-elle ? Puis-je l’emprunter ?
  • Elle te conduira sur un autre chemin, mais c’est à toi nde choisir ta destinée. Prendras-tu l’échelle ? Ou préfèreras-tu partir à pieds vers les montagnes ?

Kemboï hésite, réfléchit en silence un long moment, puis il répond à l’oiseau moqueur :

  • Je choisis l’échelle, car j’en ai assez de naviguer sur l’eau et même si je ne connais pas du tout la montagne, il y en a près de chez moi. Le Kilimandjaro, je pourrai le visiter en rentrant chez moi. Je préfère donc visiter le ciel !
  • Très bien, mon petit ami, alors à nouveau, je te souhaite un bon voyage.

L’oiseau a disparu et Kemboï entreprend de grimper à l’échelle. Dieu qu’elle est haute, il passe toute sa journée à grimper. La nuit a fini par tomber et Kemboï est épuisé, alors, il choisit une grosse branche et s’allonge dessus. Il reprendra sa montée demain matin.

6ème jour

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Décidément, Kemboï est de plus en plus convaincu, qu’il ne fait pas bon s’endormir n’importe où. Ce matin, en s’éveillant, il a bien failli chuter dans l’eau. Stupéfait, il a découvert que l’arbre avait disparu et avec lui, pas mal des barreaux de son échelle. Il se trouve à présent au-dessus d’un appontement, et la seule façon de le rejoindre est de sauter avec le risque de se rompre le cou.


L’échelle, sur laquelle il s’accroche désespérément, se reflète sur le chemin de bois juste en dessous de lui, il voit également son reflet et constate à cet instant qu’il porte ce qui semble être un pot de peinture. En parlant de peinture, elle est bleu dans son seau, il est bien obligé de voir que tout ce qui l’entoure est en bleu et blanc. Est-ce lui qui a peint tout cela? 

Il ne reste derrière lui qu’un sommet de montagne, mais plus de neiges éternelles. Cette montagne se reflète dans l’eau. Le ciel est parcouru par de nombreux nuages très blancs qui eux aussi ont leurs jumeaux dans l’eau.

En levant les yeux plus haut, au-dessus de son échelle, il constate que le fond du ciel est encore d’un beau bleu roi, mais entre le ciel lumineux face à lui et celui qu’il voit plus haut, il y a un nuage d’un gris profond, parsemé d’étoiles scintillantes. Enfin devançant tout ce qu’il peut voir, un grand arc de cercle d’un blanc intense, vient prendre sa source dans l’une des rares ampoules de la veille. Vestige de ce qui fut et qui a disparu à présent.

Il en est là de sa contemplation quand soudain, une barque avec un pêcheur à son bord s’approche de lui.

  • Fantastique, je vais enfin pourvoir me poser quelque part. Quelle idée j’ai eu de demander à quitter ma barque… Si je plonge maintenant, ce brave homme ne manquera pas de me repêcher. Je vais enfin retrouver la terre ferme. En parlant de mettre pied à terre, où donc se trouve la terre la plus proche ?

Au loin, il aperçoit toujours l’unique sommet, mais ensuite, plus rien ! Rien que le ciel et l’eau unis en une étreinte indissoluble. Le pêcheur est enfin arrivé à son niveau, mais le jour, une fois de plus s’est couché.

  •  Tu as besoin d’aide ?
  • Oui, merci monsieur. J’ignore comment je suis arrivé ici, et sans vous, je me demande comment j’aurais pu m’en sortir.
  • Tu serais remonté, c’est aussi simple que cela !
  • Mais, non ! Il n’y a pas de barreaux, vous le voyez bien !
  • Mais si voyons ! Tu es au pays du possible, les choses apparaissent quand tu en as besoin. Ainsi, moi, je t’ai vu de loin, tu ne bougeais pas. J’en ai déduit que tu ignores nos règles. Tiens, lève ton pied !

Kemboï lève lentement le pied et il voit apparaître un nouveau barreau.

  • Alors, si j’avais choisi de descendre, la même chose se serait produite ?
  • Absolument !
  • C’est incroyable, je vois tant de choses étranges depuis six lunes !
  • Moi, je vis ici depuis vingt ans.
  • Vingt ans ! Mais je veux revoir ma mère et mes petits frères, et j’aime aussi le Kilimandjaro et tous les animaux de la savane. Je ne veux pas rester ici !
  • Alors choisis une direction et continue ta route ! Veux-tu monter dans ma barque, grimper ou descendre de ton échelle, ou encore marcher sur l’eau ?
  • Je crois que je préfère aller avec vous dans votre bateau.
  • Allez monte !

Ni une, ni deux, Kemboï est arrivé sur l’appontement, les barreaux se sont matérialisés au fur et à mesure qu’il descendait. Le pêcheur a approché sa barque et le jeune homme a embarqué, ravi de faire un tour sans se fatiguer

  • Le voyage jusqu’à la terre ferme va être long, tu devrais dormir.
  • Merci monsieur, je vais rêver de ma savane natale.
  • Appelle-moi Bonface, moi aussi, je viens du Kenya.
  • Moi c’est Kemboï, vous ne voulez pas revoir notre pays ?
  • J’ai perdu toute ma famille, mon village a été détruit, si j’y retourne, je serai seul face à un monde qui m’est étranger. Ici je suis le passeur des âmes perdues, je les aide à trouver leur chemin. je me sens utile et apaisé, il n'y a plus de colère en moi.
  • Il y en a beaucoup qui se perdent ici ?
  • Quelques-uns, mais nombreux sont ceux qui repartent, plus heureux qu’à leur arrivée.
  • J’aime ce voyage, même si je ne comprends pas très bien comment je suis arrivé ici.
  • Ne te pose plus de questions, dors à présent, tu es fatigué.

A peine Bonface a-t-il prononcé ces mots que Kemboï s’endort.

7ème jour

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Ce matin, une fois de plus, Kemboï n’ose pas ouvrir les yeux. Son village, sa mère, ses amis lui manquent. Il a peur de ce qu’il va découvrir. Sous ses mains, il sent le sol ferme, du sable plus exactement. Du sable ? Il ouvre grand ses yeux et découvre une mer d’émeraude. Une écume d’une blancheur irréelle vient en vagues successives lui mouiller les pieds. Enfin ! Il est à nouveau sur la terre ferme, il marche avec délectation sur le sable doré. Une voix dans son dos l’interpelle :

  • Veux-tu te reposer un peu avant de repartir ? Je t’invite à dormir chez moi.
  • Merci, c’est très gentil, mais je ne vois rien ta maison est encore loin ?
  • Regarde sur ta droite, que vois-tu ?

Bouche bée, Kemboï regarde la mer. Un escalier a jailli des flots pour arriver à une porte en bois d’un joli vert qui semble offrir une entrée vers un très gros nuage bien sombre, mais éclairé par le dessus.

 

Les nuages, tout à l’heure très denses, laissent passer à présent, une lumière céleste qui semble lui dire de ne pas avoir peur.

  •  Je suis mort c’est cela ? Je vais au paradis ?
  • Ne pose donc pas tant de questions, as-tu envie de visiter ma maison, oui ou non ?
  • Je pourrai repartir ?
  • Ne t’ai-je pas dit que tu étais au pays des possibles ?
  • Si bien sûr, mais nous ne sommes plus au même endroit qu’hier !
  • Et alors ! Es-tu rentré chez toi ?
  • Non, pas encore. Où cet escalier mène-t-il ?
  • Il va te conduire au bois originel.
  • Est-ce le Paradis ?
  • Certains l’appellent ainsi, mais moi je lui donne son vrai nom. C’est vrai que cela ressemble à l’Eden décrit dans les textes sacrés, mais en mieux.
  • C’est quoi, la bible ?
  • Laisse, cela n’a pas d’importance, tout ce qui compte c’est que tu as la chance de le visiter. Très peu d’hommes y parviennent.
  • Pourquoi ?
  • C’est un voyage entre deux mondes qui n’est possible que pour les cœurs purs, souvent les enfants.
  • Je pourrai revoir ma famille et mes amis ?
  • Oui, si tu le souhaites toujours après ton voyage, il te suffit de le demander.
  • C’est aussi simple que cela ?
  • Oui !
  • Alors, je veux bien visiter ta maison au bois originel.
  • Viens ! Suis-moi.

Arrivés au pied de l’escalier le pêcheur l’invite à passer le premier. Kemboï grimpe rapidement la longue envolée de marches. Arrivé devant la porte entrebâillée, il voit une lumière très vive, dorée qui semble l’inviter à passer. Il se retourne et voit qu’il est seul, Bonface a disparu ! Prenant son courage à deux mains, il pousse la porte.

 

La lumière a disparu, à sa place, il reste une clarté qui inonde le bois où il vient d’entrer. Des arbres immenses se dressent tout autour de lui. Tout autour de lui, tout n’est que luxuriance, débauche de végétation primaire. L’homme n’a jamais envahi cet espace, il est encore vierge de toute dégradation.

Au pied de l’arbre où il se trouve, il voit un panier en osier dans lequel dépassent de très grosses clés. C’est une hotte à mettre dans son dos, d’après ce que dit un message posé là. Sur le papier, il est écrit qu’il lui est conseillé de passer l’arche face à lui.

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Celle-ci est grande ouverte sur une forêt en contrebas. Il aperçoit un ciel très bleu, comme celui d’une belle journée d’été. Mais ce qu’il juge le plus étrange, c’est qu’alors qu’il est tout petit face aux géants de bois qui l’entourent, derrière la porte, une passerelle permet de traverser au-dessus de la canopée sans aucune difficulté. Avec précaution, il enjambe les racines monumentales qui lui barrent la route. Elles forment des entrelacs serrés difficiles à passer, mais il arrive enfin à la porte. Le poids des clés dans son dos est important, mais il se dit que ce message a sans doute une utilité et qui sait si l’une de ces clés n’est pas celle qui le ramènera chez lui, alors il accepte cette charge dans son dos et avance lentement vers le passage devant lui. Il sait qu’il pourrait s’arrêter là pour dormir, mais qui lui dit que demain, la passerelle serait encore là ?

Alors, n’écoutant que son courage, il avance sur le grand pont de bois. Avec précaution, il s’avance au-dessus du vide. Il écoute fasciné les bruits de la forêt primale. Tout un monde vit sous lui. Il a le sentiment étrange d’âtre à l’origine de tout. C’est comme une impression de plénitude qui prend corps en lui. Après une journée de marche, il arrive au bout du chemin de bois. Une nouvelle fois, il trouve une porte en bois vert. Elle est munie d’une énorme serrure. L’une des clés ouvre surement cette porte. Mais comme il est tard, Kemboï décide de se coucher devant cette porte close et de remettre à demain l’essayage des clés. Il sait qu’il prend un risque, celui de ne pas retrouver la porte à son réveil, mais il se sent si bien ici que cela lui semble sans importance.

Il pose son panier à terre, et s’allonge enfin, totalement épuisé par sa longue marche, il s’endort aussitôt.

8ème jour

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Au matin lorsqu’il s’éveille, il n’y a plus de forêt, plus de passerelle. La canopée a disparu, elle aussi, à la place, il retrouve les grosses racines de l’arbre, mais elles ont été disciplinées. Celles qui bloquaient le passage ont été retirées. À leurs places, il y a maintenant de jolies fleurs rouges avec de grandes feuilles vertes montées sur des tiges fines qui jouent avec le vent et redonnent vie au vieil arbre. Deux hommes sont assis sur une planche de bois, tenue à ses deux extrémités par des cordes solides, et ils se trouvent à environ sept mètres du sol. À droite du deuxième homme, il y a un seau de peinture bleu. Kemboï ne voit pas la couleur du premier homme, mais à ses mouvements, il devine que lui aussi est en train de peindre. Un troisième homme, debout sur un rondin de bois plus fin, est hissé environ un mètre plus bas que les deux autres. Sur sa drôle de balancelle pend un seau de peinture rouge. Si les racines de l’arbre sont toujours présentes, son tronc, lui, a totalement disparu. À présent, il est recouvert de bandes verticales de toutes les couleurs.

C’est beau, anachronique et perturbant, mais l’enfant trouve cela joli. Déjà, ces hommes l’étonnent, une fois de plus ce sont des blancs, mais lui, il voit surtout des blancs en vacances, mais ceux-là travaillent et ça, c’est inhabituel pour Kemboï. En plus, ils le font en chantant des musiques qui donnent envie au jeune garçon de danser.

Et puis, il a très envie de peindre avec eux. Surtout que devant lui, sur le sol qui ressemble à un carrelage sculpté et blanc, il y a de multiples pots de couleurs très intenses. Des oranges, un jaune d’or, un fuchsia, un bleu turquoise, des couleurs magnifiques qu’il n’avait jamais vues à part dans les quelques arcs-en-ciel que la savane offre parfois. D’ailleurs, Kemboï se demande si ce n’est pas eux les créateurs des arcs-en-ciel. Car leurs lignes sont verticales et il n’en voit pas la fin, alors son jeune esprit échafaude l’hypothèse que là-haut, caché dans les nuages, l’arc magique se forme et qu’il va quelquefois illuminer son petit village perdu au pied du Kilimandjaro.

Un soupir mélancolique lui échappe, lui qui voulait voir du pays, il en a vu beaucoup ces derniers jours. Soudain, il lui manque son horizon familier, les bruits de la savane la nuit, le lion qui rugit, l’éléphant qui barrit, et tous ces bruits qui l’informe qu’autour de lui, tout un monde vit. Il n’est pas seul, mais partie infime du grand tout. C’est cette appartenance qui lui manque le plus.

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Il revient à son observation, les racines de l’arbre sont d’un joli gris perle, les nervures sont plutôt kaki, comme si l’arbre s’était fait discret face à cette agression visuelle. Ces couleurs finissent par lui donner mal à la tête, alors, il préfère faire le tour de cet arbre et observer la nature où il a été planté.

Derrière l’arbre, ce ne sont que ciel bleu et nuages annonciateurs d’orage. Il connait les signes qui annoncent la pluie, et là, pour Kemboï c’est un déluge qu’il va devoir affronter. Et dans ce lieu inconnu, cela lui fait peur. Il s’apprête à retourner auprès des trois hommes, lorsqu’il remarque une nouvelle porte dans l’arbre. Mais il n’a plus la hotte avec les clés. Comment va-t-il faire pour l’ouvrir ?

Lentement, il s’approche et cogne à la porte. Rien ! Il réitère en appuyant un peu plus ses coups. Toujours rien ! Alors, prenant son courage à deux mains, il appuie doucement sur la poignée au-dessus du trou de la serrure. Et oh ! Miracle, la porte s’ouvre et Kemboï voit avec émerveillement ce qu’il y a derrière.

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C’est merveilleux, de l’autre côté l’arbre a pris une jolie couleur verte. Mais pas un vert ordinaire, oh non ! Un vert qui lui rappelle la fois où son père, encore vivant, l’avait amené à Mombasa livrer à un commerçant, les jolies statuettes qu’il faisait en ébène. Il n’y a que l’eau de l’océan indien qui avait cette couleur formidable dans laquelle l’enfant qu’il était s’était plongé avec délice. Découvrant pour la première fois, la jouissance absolue qu’il y a à se laisser porter par l’eau. Ce souvenir était une pierre précieuse dans son cœur et cet arbre soudain le lui rappela avec tant de vigueur que ses larmes se mirent à couleur sur son visage couleur de terre.

C’est en les essuyant qu’il remarqua avec un plaisir non dissimulé, qu’il avait retrouvé sa jolie couleur de peau. Celle qui faisait dire à sa maman qu’il était l’enfant du soleil et de l’amour qui avait uni ses parents. Il voulait revoir à tout pris sa chère mère. La seule à savoir calmer ses terreurs enfantines et ses doutes face à leur avenir incertain.

Lorsqu’il eut franchi la porte, elle se referma. Devant ses yeux éblouis, il vit jusqu’à l’horizon d’énorme champ de lavande. Puis une campagne bien verte, et enfin sur la ligne d’horizon, toute une chaine de montagnes. Mais aucune parmi celles-ci n’avait le charme et la hauteur du Kilimandjaro. Une fois de plus, son cœur se serra. Longtemps, il marcha dans les champs de lavande, humant avec nostalgie leur fragrance qui lui rappelait le petit flacon de parfum que son père et lui avaient ramené de Mombasa pour sa mère.

Une fois encore le ciel s’était couvert et de gros nuages gris arrivaient vers lui. Il fit demi-tour, ramassa quelques épis de blé, en se disant que si le Dieu créateur était bienveillant avec lui, il lui permettrait de ramener cette étrange fleur à sa maman qui lui manquait tant.

La nuit était parvenue jusqu’à lui, il s’allongea auprès des racines du vieil arbre puis il pria longtemps son Dieu de l’aider à rentrer. Enfin, avant de s’assoupir il supplia la femme de son Dieu, la lune Olapa d’intervenir auprès de son mari, le puissant Ngaï, afin qu’il lui permette de retrouver sa maman.

9ème jour

  • Allons, allons debout mon fils, il n’y a plus d’eau, il te faut aller en chercher ton petit frère n’aura bientôt plus rien à boire

En ouvrant les yeux, Kemboï voit le plus beau paysage du monde. Le sourire de sa maman et le visage assoupi de son petit frère. Il lui saute au cou et la submerge de baisers.

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  • Et bien mon petit homme, tu es bien câlin ce matin.
  • Maman, si tu savais tout ce que j’ai vu pendant ces huit longs jours.
  • Cesse donc de dire des bêtises, et file vite me chercher de l’eau, il faut que je prépare le déjeuner. Moi, je vais aller chercher du bois.
  • Ne veux-tu pas que je te conte mon voyage ?
  • Allons Kemboï ! Sois raisonnable, j’ai beaucoup de travail ce matin et toi aussi, tu me conteras cela après le déjeuner.
  • Mais, je ne t’ai pas du tout manqué ?
  • Mais de quoi parles-tu, tu as trop dormi, je crois !
  • Alors tout cela, ce n’était qu’un rêve ?
  • Oui mon enfant, mais un rêve qui t’as troublé. Tu me le raconteras tout à l’heure en revenant du puit. D’accord ?
  • Oui maman ! Je fais vite, je t’aime.

La maman de Kemboï se penche et dépose un baiser rapide sur la joue de son petit garçon. Ravi, il lui dit :

  • Tu sais, dans mon rêve cela sentait ton odeur partout et cela m’a rendu heureux.

Sa maman l’a serré encore plus fort dans ses bras et Kemboï heureux d’avoir retrouvé sa famille et sa chère montagne est parti en riant chercher de l’eau. Il en aurait des choses à raconter à sa mère, et pas sûr que cela ne dure qu’un jour…

Maridan 4/10/2014



04/10/2014
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