Maridan Gyres

Maridan Gyres

Conte sombre sur l'avidité

Conte sombre sur l’avidité

 

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Il était une fois, dans le village d’Ath Hichem en Kabylie, une jeune fille qui travaillait la journée pour aider sa mère malade, et brodait le soir son trousseau en vue de ses noces avec le bel Ali. Elle vivait heureuse dans une petite maison entourée de ses parents qui l’aimaient beaucoup. Tout le monde au village connaissait ses talents de brodeuse et de tapissière.

 

Un jour un marchand ambulant qui venait chercher de beaux tapis pour son commerce demanda à la voir. Il était venu lui offrir une boite pleine d’écheveaux de coton, pour la remercier d’avoir sauvé le tapis de sa grand-mère auquel il tenait beaucoup.

 

Ravie, la belle Nora le remercia et entreprit de tisser un tapis pour la mère de son fiancé. Lorsqu’une semaine plus tard, elle le présenta à ses parents, ils furent consternés par la beauté de l’ouvrage. Nora demanda alors à ses parents comment l’offrir à sa belle-mère. Devait-elle attendre son mariage, ou le lui faire porter dès à présent ? Sans hésiter, le père prit le tapis et répondit à son enfant qu’il se chargerait de le remettre en mains propres à sa chère belle-mère. Confiante, Nora lui remit son travail.

 

Hélas ! Le père n’en fit rien, bien au contraire. Comme ils habitaient un village où le commerce de tapis était florissant, le père eut l’idée de présenter l’ouvrage à l’un des plus illustres vendeurs de tapisseries. Lorsqu’il déroula l’œuvre de sa fille devant le commerçant, celui-ci resta sans voix.

 

  • Qui a tissé ce tapis ?
  • Moi, pourquoi ? mentit avec aplomb le père.
  • Il est très beau ! Combien en veux-tu ?

 

Le père qui ne connaissait pas les prix du marché, mais qui était loin d’être sot, lui répondit alors :

 

  •  Combien m’en donnez-vous, sachant que je ferai le tour des autres magasins pour m’assurer que c’est le juste prix ?

Le commerçant comprend alors que si l’homme ignore ce que peut valoir un tel travail, ses concurrents eux ne le laisseront pas repartir avec. Le paysage qu’il a sous les yeux est extraordinaire, il a l’impression que les oiseaux sont prêts à s’envoler, que les fleurs ondulent sous le vent. C’est un enchantement.

 

  • Je t’en donne 10 pièces d’or, mais seulement 5 si tu sors d’ici faire le tour des autres magasins.

 

Médusé, le père accepte. Jamais il n’aurait imaginé qu’un tapis puisse valoir autant. Ce qu’il ignore, c’est que le commerçant le vendra dix fois plus cher.

 

  • Marché conclu !
  • As-tu d’autres pièces de cette qualité ?
  • Non, pas encore ! Pourquoi ?
  • Peux-tu en tisser d’autres ?
  • Bien sûr !
  • Cela tombe bien, j’ai deux commandes ici. Tiens, voici les écheveaux et les toiles nécessaires. Combien de temps te faudra-t-il ?
  • Je l’ignore! Cela dépendra de mon autre travail et de ma fatigue.
  • Très bien, écoute, je te paierai ton salaire pendant six mois si tu ne tardes pas.

 

Ravi le père rentre aussitôt chez lui. Son enfant l’attend avec impatience. Le commerçant regarde en souriant l’homme qui s’éloigne. Pour la première fois de sa vie, il ne regrette pas, un seul instant, son argent. Lorsque le père rentre chez lui, sa fille l’accueille en souriant :

 

  • Dis-moi vite papa ! A-t-elle aimé ce tapis ?
  • Oui mon enfant, mais elle aurait préféré une scène de chasse et un autre plus petit avec des anges pour sa chambre. Regarde ce qu’elle m’a donné pour toi.

 

Et le père déploie les deux trames vierges et ouvre le journal qui contient tous les écheveaux de soie. La jeune Nora a les yeux qui brillent. Elle étale avec soin les écheveaux aux couleurs irisées.

 

  • Oh ! Papa, je suis tellement heureuse. Je vais me régaler à tisser ses deux tapis.
  • C’est bien mon enfant. La mère d’Ali m’a dit qu’elle te fera les plus belles noces de Kabylie pour te remercier, dès que tu auras fini ce nouveau travail. Ali est très fier de toi !

 

À ces derniers mots, la jolie Nora rougit. Oh merci papa ! Mon cœur chante à l’idée de mon prochain mariage. Qu’elles sont jolies toutes ces couleurs, je commencerai ce soir, après mon ouvrage à la cuisine.

 

  • Laisse donc, maman va reprendre tes travaux, tu dois te consacrer à ton ouvrage.
  • Mais maman est très fatiguée, je peux tisser plus tard.
  • Laisse donc ! Dis-lui chérie.
  • Va mon ange ! Je dois parler à ton père.

 

Ravie, la jeune fille saute au cou de son père, puis embrasse sa mère. Cette dernière attend que la jeune fille se retire. Puis elle va à la rencontre de son époux.

 

  • Je n’aime pas ce que tu fais à notre enfant ! Tu lui mens.
  • Qu’importe ! Vois comme elle est heureuse, et avec cet argent, nous serons à l’abri des aléas de la vie.
  • Pourquoi ne pas lui dire la vérité ? C’est une brave petite, elle le fera sans hésiter pour nous aider. Dis-lui que son travail a été vendu et que grâce à cela, tu pourras lui payer de jolies noces ?
  • Es-tu devenue folle ? Te rends-tu compte que ces dix pièces d’or, il me faut six mois pour les gagner ?
  • Je sais cela, mais je n’aime pas cela. Tu vas fâcher le Tout-Puissant. Ce tapis, elle y a mis tout son amour pour Ali, ne le vois-tu pas ? C’est mal ce que tu fais !
  • Je sais, mais le marchand m’a promis vingt pièces d’or pour les suivants si, ils sont aussi beaux que celui qu’il vient d’avoir. Alors, cesse ces sornettes ! Et à partir de maintenant, tu t’occuperas de la maison, ta fille doit avoir du temps pour tisser.
  • Que se passera-t-il quand elle découvrira que tu lui as volé son travail, et que ses noces ne seront toujours pas programmées ? Nous pourrions les lui organiser avec les parents d’Ali, nous avons assez d’argent pour cela à présent !
  • Pas question ! Tu m’agaces à la fin ! Va donc travailler, tu as assez pris de repos.

 

La pauvre femme, de santé fragile, ne répond pas et se met au travail. Un peu plus tard lorsque Nora revient à la cuisine pour préparer le dîner son père lui dit de se remettre au travail, que sa mère a décidé de l’aider en préparant le dîner.

 

  • Maman ce n’est pas raisonnable, tu es encore fatiguée !
  • Laisse ma chérie, cela va aller. Va te remettre au travail, je t’appellerai lorsque ce sera prêt.

 

Sitôt Nora repartit, le père lui dit :

 

  • Vois, comme elle est heureuse !
  • Ces tapis, c’est son amour. Qu’adviendra-t-il, lorsqu’elle s’apercevra que tu l’as trahie ?
  • Elle aura une jolie dot et aucune raison de se fâcher.
  • Je n’aime pas cela !
  • Tais-toi donc !

 

Les jours, les semaines passent très vite et un soir en descendant Nora trouve sa mère assise sur une chaise. Elle remarque aussitôt son visage épuisé.

 

  • Maman tu m’inquiètes, je n’avais pas remarqué à quel point tu as l’air épuisé. Monte te reposer maman, je vais préparer le dîner.
  • Non ! Ton père se fâchera si je t’interromps.
  • Écoute maman, les tapis sont pratiquement terminés, et je ne veux pas que tu t’épuises. Je suis désolée de ne pas avoir remarqué ton état plus tôt
  • Ce n’est rien ma chérie, retourne à ton ouvrage, je me coucherai plus tard.
  • Pas question, file ou je me fâche ! Je me chargerai de mon père, ne sois pas inquiète !

 

La pauvre femme est épuisée. Elle monte se coucher. À peine s’est-elle allongée qu’elle sombre dans un profond sommeil peuplé de cauchemars hideux. Dans le dernier, elle a vu sa fille attachée à un métier à tisser, les yeux de son enfant étaient d’une tristesse incommensurable, ses beaux cheveux étaient devenus gris et aucun amour ne réchauffait plus son cœur. L’horreur de ce mauvais rêve la fait se lever brusquement et elle tombe lourdement sur le sol.

 

Nora qui nettoyait la cuisine a entendu le bruit sourd et se précipite. Elle trouve sa pauvre mère sur le sol, mourante. La pauvre femme a juste le temps de prononcer avec difficulté ces quelques mots. « Sauve-toi ma chérie… pardonne-moi… » Et elle expire dans les bras de son enfant en larmes.

 

Quand le père rentre un peu plus tard, il est furieux de voir que sa fille n’est plus à sa tapisserie. Le dîner n’est pas prêt non plus. Où diable sont-elles passées toutes les deux ? Lorsqu’il monte à sa chambre, il découvre sa fille prostrée au pied de son lit, sa mère est dans ses bras.

 

  • Que faites-vous là, toutes les deux ? Nora, lève-toi, je te prie !
  • Oh papa ! C’est affreux ! Maman, ma pauvre maman.
  • Que lui arrive-t-il ?
  • Papa, ne vois-tu pas qu’elle est morte ?
  • Ah zut alors ! Écoute, ne t’en fais pas, je vais demander à Basilah de venir s’occuper de la maison. Toi tu pourras continuer à tisser.
  • Papa !

 

Consternée, Nora regarde cet homme qu’elle ne reconnait plus. Comment peut-il réagir ainsi à la perte de sa femme ? Quelque chose lui échappe, où est passé le mari tendre et le père chaleureux de ses souvenirs ? Elle ne sait plus quoi penser. Elle songe soudain aux derniers mots de sa mère :  « Sauve-toi ! »  Qu’essayait-elle de lui dire ?

 

Ce soir-là, ils montent se coucher sans dîner. Elle s’éveille le matin, tremblante, troublée par de vilains rêves. Elle rejoint la cuisine et met l’eau du petit déjeuner à chauffer.

 

  • Je vais préparer ton déjeuner, retourne à ton ouvrage.
  • Non, papa ! C’est impossible, je n’ai pas le cœur à tisser aujourd’hui. À quoi bon d’ailleurs, je ne peux plus épouser Ali. Je dois porter le deuil.

 

Le père songe aussitôt que cela arrange bien ses affaires. Finalement, sa femme ne pouvait pas mieux choisir que de tomber si peu de temps avant les soi-disant noces de sa fille.

 

  • Tu as raison ma chérie, je vais prévenir ta belle-mère que tu ne souhaites plus te marier.
  • Non papa ! Je veux juste repousser la date de mon mariage, elle est bonne pour moi, elle comprendra.
  • Certes, mais je crois qu’elle espérait vraiment avoir ces tapis rapidement. Enfin, comme tu dis, elle comprendra.
  • Dis-lui que je m’y remettrai très vite, cela m’empêchera de penser à ma pauvre maman.
  • Tu as raison ma chérie, je vais aller le lui dire. Travaille bien.

 

Tandis que le père s’éloigne, Nora remarque soudain que son ombre ne l’a pas suivi et qu’elle semble l’observer sournoisement. Je deviens folle, pense-t-elle  et elle retourne à son ouvrage. Passer les fils calme l’angoisse qui l’a soudain étreinte. Qu’est-il arrivé à son père ? Elle ne comprend pas que nul chagrin n’attriste ses jours.

 

Deux jours plus tard, les obsèques sont organisées et Nora n’a plus le cœur à tisser les jours qui suivent. Mais ce qui la choque le plus, c’est que ses futurs beaux-parents ne viennent pas à l’enterrement, alors qu’ils étaient amis de sa mère depuis des années.

 

Trois jours après les funérailles le père relance sa fille.

 

  • Il est temps de te remettre au travail.
  • Père, je n’ai plus le cœur à cela. Et puis, je suis choquée que les parents d’Ali et lui-même ne soient pas venus. Je les croyais nos amis.
  • Je te comprends ! Cela m’a surpris, moi aussi.
  • Les as-tu prévenus ?
  • Bien entendu ! C’est pourquoi, je suis étonné qu’ils n’aient pas été là. Peut-être sont-ils absents ?
  • Sans doute ! Je vais passer voir s’ils sont rentrés, mais j’aurais aimé leur apporter tes tapis. Après tout, ta belle-mère a fait l’avance des toiles et des fils.
  • Tu as sans doute raison, je vais les terminer.

 

La semaine qui suit Nora travaille jour et nuit à terminer les deux tapis. Lorsqu’enfin, ils sont prêts, le père ravi les apporte au marchand.

 

  • Quelles merveilles !  Mon ami. Vous avez de l’or dans les doigts. J’aimerais vous en commander d’autres. À présent, je vous donnerai trente pièces d’or pour chaque tapis. Laissez vagabonder votre imagination. Je vous ouvre une ligne de crédit à la mercerie Hilali.
  • Merci monsieur ! Je ferai de mon mieux, comme d’habitude.
  • Je n’en doute pas un instant !

 

Le marchand se frotte les mains, il a vraiment mis la main sur un tapissier de génie. Il va gagner beaucoup d’argent avec ces deux nouveaux tapis. Le père fou de joie rentre chez lui en courant. Les pièces d’or chantent dans sa poche. Il est heureux comme jamais. Chemin faisant, il invente une histoire à dormir debout pour sa fille. Lorsqu’il arrive chez lui, le père dit à sa fille que sa belle-mère a vraiment adoré ses tapis, mais que la grand-mère d’Ali est passée lui rendre visite et qu’elle a pris la scène de chasse. La maman d’Ali n’a pas osé la lui refuser et du coup, elle était chagrinée, car elle souhaitait voir les époux s’unir sur ce magnifique tapis.

 

  • Elle m’a donné cette pièce d’or pour toi, car m’a-t-elle dit, elle ne veut pas abuser de ta bonté, mais elle aimerait, si tu le veux bien, que tu lui refasses une scène de chasse.
  • Je le ferai ! Mais que t’a-t-elle dit à propos de son absence ?
  • Elle était très triste d’avoir était absente. Ils étaient partis pour rendre visite à des parents malades. Elle était vraiment navrée de ne pas avoir pu être là.
  • Ah ! Je comprends, la pauvre ! J’irai chercher les fils demain.
  • Veux-tu que je t’y conduise ?
  • Non, je prendrai le bus, cela me changera les idées de me promener en ville. Maman me manque tellement !
  • Je sais ma fille, elle me manque à moi aussi. Allez, c’est moi qui ce soir préparerais le dîner.
  • Ah non ! C’est à moi de m’occuper de toi.
  • Brave petite !

 

Tandis que son père lui parle, elle remarque à nouveau l’ombre qui ricane. Elle prend la pièce d’or que son père lui tend et la glisse dans son porte-monnaie. L’angoisse l’étreint à nouveau. Que signifie cette ombre qu’elle est la seule à voir ?

 

Le lendemain, de bonne heure, Nora attend le car qui va en ville. Pour son plus grand plaisir, elle se retrouve à côté de la maman d’Ali qui part, elle aussi, pour la ville.

 

  • Bonjour Madame Hidji ! Je suis très heureuse de vous revoir. Comment va Ali ?
  • Bien, même s’il s’inquiète de ne plus te voir ces derniers temps. Moi aussi, je suis heureuse de te voir  mon enfant ! Toi aussi, tu vas en ville ?
  • Oui, je vais acheter les écheveaux pour votre nouveau tapis. C’est à cause d’eux que je n’ai plus le temps de voir mon cher fiancé. Je veux vous l’apporter le plus vite possible.
  • Mon quoi ? Que veux-tu dire ?
  • Votre scène de chasse. Je suis navrée que votre mère ait emporté celui que vous m’aviez demandé. Papa m’a dit à quel point cela vous avez contrariée. Vous n’auriez pas dû me donner cette pièce d’or. Je vais acheter vos écheveaux et je vous rendrai la monnaie. Car ces tapis c’était mes cadeaux pour vous remercier de votre bonté. Je suis gênée que papa ait osé accepter votre argent.

 

Interloquée, la femme la regarde comme si elle avait perdu la raison. Quelque chose de tordu se trame entre le père et sa fille, et elle aimerait bien comprendre ce qu’elle fait au milieu. Visiblement, le père fait croire à son enfant qu’elle travaille pour elle, mais il n’en est rien.

 

  • Mon enfant, rien de ce que tu fais ne peut me contrarier. Cependant ton père et moi devons avoir une petite conversation. Comment va ta chère mère ?
  • Maman hélas ! nous a quittés, comme vous le savez !
  • Pardon ! Où est passée ta mère ?
  • Mon Dieu ! Madame Hidji ! Maman est morte, nous l’avons enterrée hier. Papa m’a dit que vous étiez en voyage et que c’est pour cela que vous n’étiez pas venue à l’enterrement.
  • Il faut que je voie ton père, pardonne-moi ma chérie. Choisis pour moi les plus beaux écheveaux de soie, on se verra à ton retour. Passe donc voir Ali à ton retour, Azima vous servira de chaperon en mon absence.
  • Oh merci, chère madame ! Vous êtes si bonne !
  • Allons mon petit ! Sèche tes larmes, je vais vous organiser un très beau mariage. Termine donc le tapis de ce gredin !

 

Toute à ses larmes, Najat ne remarque pas que la mère de son fiancé à l’air fort courroucée. Arrivée en ville, elle se rend à la mercerie Hilali et choisit les plus jolies couleurs pour son nouvel ouvrage. Sa belle-mère quant à elle, achète chez le même marchand de jolies soieries pour préparer les habits de mariage de son fils.

 

  • Vous serez beaux tous les deux, je te le promets ma chère petite. Je suis heureuse de te voir entrer dans ma famille.
  • Oh ! Merci madame. Maman aurait tellement aimé être avec nous ce jour-là. Soudain, ses larmes coulent à nouveau. La brave femme la serre dans ses bras.
  • Je sais mon enfant. Dieu y pourvoira, je suis certaine qu’elle veille sur toi. Je te laisse, car je dois voir ton père à présent.

 

Elle l’embrasse et repart. Nora termine ses achats et reprend son car pour son village. Elle a besoin de se changer les idées. Trop de choses la tourmentent. L’attitude de son père, la surprise de sa belle-mère quand elle lui a dit la mort de sa mère. C’est fou, on aurait dit qu’elle l’ignorait. La jeune femme se remet à travailler avec enthousiasme sur son tapis. Ce dernier sera un chant d’amour à sa nouvelle famille. Occupée à passer ses fils, Nora n’a pas entendu son père arriver. Il reste posté à la porte de sa chambre et admire le travail de la journée.

 

  • C’est magnifique ma chérie ! Chaque nouveau tapis est encore plus beau que le précédent. Je n’en reviens pas de voir tout ce que tu as tissé aujourd’hui. À ce rythme, ton tapis sera fini dans trois jours.
  • Dans deux jours, je pense ! Je ne compte pas m’arrêter.

 

Au même moment on frappe à la porte. Son père descend pour ouvrir, tandis que Nora continue à tisser. Lorsqu’il ouvre, la mère d’Ali est devant sa porte.

 

  • Bonjour, Aïcha, comment allez-vous ?
  • Eh bien, mon ami ! Il semble que vous ayez des choses à me dire.
  • Pardon ! Je ne comprends pas !
  • Allons ! Cessez immédiatement ces enfantillages ! J’ai croisé Nora ce matin. Je lui ai promis d’organiser ces noces très vite. J’ignore ce que vous trafiquez avec elle, mais je n’aime pas que vous vous serviez de moi !
  • J’ignore de quoi vous parlez !
  • Vraiment ? Où sont passés les tapis que cet enfant a réalisés pour moi ?
  • Je ne vois pas de quoi vous parlez ! Vous perdez l’esprit, ma chère !
  • Faites attention ! Bien mal acquis ne profite jamais ! Vos parents, ne vous ont-ils donc rien appris ?
  • Fichez-moi le camp, vieille sorcière !

 

Rageur, il claque violemment la porte. Nora alertée par les cris est descendue précipitamment. Intriguée elle s’approche juste au moment où sa belle-mère sort furieuse. Elle est passée devant elle sans la voir. Etonnée Nora se retourne et voit son père, le visage cramoisi, ses yeux jettent des éclairs de colère.

 

  • Que se passe-t-il papa ?
  • Cette odieuse bonne femme ! Ma pauvre chérie !
  • Papa ! Dis-moi ! Que se passe-t-il ?
  • Elle est venue annuler ton mariage. Son fils a rencontré une jeune fille riche, et il ne veut plus de votre mariage. Après tout ce que tu as fait pour elle, je suis consterné. Elle réclame le dernier tapis qu’elle a payé.
  • C’est impossible, je l’ai croisé ce matin, elle semblait si heureuse de préparer nos noces. J’ai vu Ali cet après-midi et Azima nous a même laissés échanger un baiser. Je sais que c’est impossible. Il me l’aurait dit.
  • C’est un lâche ! Ma pauvre chérie, je suis désolé pour toi. Ce dernier tapis nous le vendrons et cela te fera une jolie dot pour un autre prétendant.

 

Nora s’effondre. Comment est-ce possible ? Aïcha semblait si heureuse de préparer ses noces tout à l’heure. Qu’a-t-il bien pu se passer ? Et son cher Ali ! Ce n’est pas vrai ! Il y a trois heures encore, il lui disait combien il l’aimait et la joie qu’il se faisait de leurs noces. Effondrée, elle regarde son père et court à sa chambre.

 

  • Je vais finir son maudit tapis.
  • C’est bien mon enfant, le travail te changera les idées.
  • Les jours qui suivirent, Nora tissa jour et nuit, les fils de la scène de chasse. Mais son tapis est bien sombre. Elle a perdu son amour et cette scène de chasse est lugubre. Le sang sur les bêtes semble jaillir de l’ouvrage. Elle qui pensait le finir en deux jours, met deux mois à le terminer. De mémoire de tapissier, on n’a jamais vu un tel ouvrage dans tout le royaume et même au-delà. Quand il est enfin terminé, la pauvre enfant n’a plus que la peau sur les os.
  • Merveilleux ma chérie. Je vais lui porter son tapis et nous passerons à autre chose. Les beaux partis ne manquent pas, pour une jeune fille qui a une jolie dot.
  • Père, je ne voulais que lui.
  • Allons, ne sois pas triste, tu verras, je te trouverai un bon époux.

 

Le père n’entend et ne voit rien du désespoir de son enfant.  Lorsqu’il remet le tapis au commerçant, celui-ci fasciné ne peut détacher son regard de l’œuvre. La scène de chasse, certes lugubre, est saisissante de vérité. Le tapis semble avoir été tissé avec des larmes de sang, tant le rouge est sombre sur la bête qui se meurt. La fortune du tapissier est faite se dit-il. Il ne remarque pas l’ombre affreuse derrière celui qui vient de lui livrer le tapis. Il verse le double du prix de la trahison au père hilare.

 

Quand ce dernier disparaît, le commerçant met le tableau dans un coffre, tant il a peur que celui-ci ne lui soit dérobé. Au bout de deux heures, ne pouvant plus tenir, il sort à nouveau le tableau et passe le reste de la journée, puis de la semaine à le contempler. Il ne mange plus, ne dort plus. Au bout d’une semaine, le tableau disparaît sous ses yeux effarés dans un nuage de cendres. Le marchand devenu fou est conduit à l’hôpital où il meurt quelques jours plus tard en se pendant avec un drap.

 

Quant au père, le soir où il est rentré chez lui, les poches pleines, le dîner n’était pas prêt, toutes les lumières étaient éteintes.

 

  • Nora ma chérie, viens vite, j’ai une bourse pleine de jolies pièces d’or à te montrer, car vois-tu finalement, j’ai vendu ton joli tapis. Nora ! Où te caches-tu mon enfant ?

 

Le père passe d’une pièce à l’autre, mais il ne trouve personne. Alors il appelle la servante qu’il a engagée pour soulager sa fille.

 

  • Basilah ! Basilah, où êtes-vous ? La domestique arrive, le visage froid. Qu’avez-vous fabriqué ? Où est mon dîner ?
  • Personne ne mangera ce soir ! En tout cas, pas moi ! Je ne préparerai pas de repas pour vous ! J’étais dans la chambre de votre fille, elle vous attend.
  • Vous n’avez rien préparé ! Êtes-vous tombée sur la tête ? Croyez-vous que je vous paie pour bavarder avec ma fille ?
  • Peu importe, car je vous quitte !
  • Vous ne serez pas payée ! Disparaissez !
  • Avec plaisir ! Je me moque de ne pas être payée ! Je ne pactise pas avec le diable, moi !
  • Pauvre folle !

 

Furieux, le père monte à la chambre de sa fille. Il la trouve couchée sur son lit. Elle porte sa jolie robe de mariée. Celle qu’elle avait fini de broder avec tant d’amour, pour son mariage. C’est un tableau charmant et désespérant à la fois. Car le visage de ce tableau enchanteur n’a plus de couleur. Dans la main de sa fille, il voit une lettre, et s’approche lentement. Le cœur serré soudain. Derrière lui, l’ombre ricane et observe avec jubilation les larmes qui se mettent à jaillir sur le visage de l’homme. Satisfaite, elle disparaît soudain.

 

« Cher papa

Pardonne-moi ! Je souffre trop et maman n’est plus là pour me soutenir et m’aider à soigner la peine immense qui me consume. Ali était mon soleil, mon avenir et il m’a rejeté. Ne m’en veux pas, prie pour moi, je n’ai plus le courage de continuer à vivre. Je t’aime. Nora. »

 

L’homme s’effondre. Il comprend soudain où son avidité l’a conduite. Certes aujourd’hui, il est riche d’argent, mais il n’a plus personne avec qui partager ces richesses. Il se rappelle les paroles de Madame Hidji quand elle avait quitté sa maison : «  Bien mal acquis ne profite jamais ! Vous êtes une crapule.» Elle avait raison. Son désespoir est si profond qu’il se laisse mourir de chagrin.

 

 

Maridan 14/05/2014

 

Nora          = lumineuse

Aïcha         = pleine de vitalité

Azima        = amie fidèle, sincère, loyale

Basilah      = Brave 

 

 



20/05/2014
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