Maridan-Gyres

Maridan-Gyres

Anne de Bretagne

1 - La colère est mauvaise conseillère

Hier, mes parents m’avaient  préparée une jolie fête d’anniversaire avec tous mes amis. Seulement, ce matin, ma mère recommence ses bêtises. Elle ne se rappelle plus ce que c‘est qu’être jeune !

  • Anne fait ceci ! Anne fait cela ! Range tes affaires ! Tu n’écoutes rien !

Je n’en peux plus, elle me porte sur les nerfs. Du coup, je me suis emportée.

  •  J’en ai assez, je n’ai pas le droit de m’amuser ! Ma parole, tu es née vieille dans ta tête !
  • Charmante enfant ! Qu’aurais-tu dit, si tu étais née au moyen âge ? On t’aurait déjà mariée, et tu n’aurais pas voix au chapitre. Alors, estime-toi heureuse d’oser me parler comme tu le fais.
  • N’importe quoi ! Quand tu ne sais pas quoi dire, tu me ramènes toujours vers le passé !
  • J’aimerais  qu’une journée, tu sois confrontée à ce que vivaient les jeunes filles à cette époque afin que tu puisses devenir raisonnable !
  • Moi aussi, j’aimerais ! Car à cette époque, à mon âge, on était considéré comme des adultes, on avait la paix !

Si seulement, j’avais pu deviner ce qui allait se produire, croyez-moi, j’aurais fermé ma bouche et rangé ma chambre avec bonne humeur. Mais je vais trop vite ! Revenons-en au début.

2 - Réveil brutal

Ce matin en m’éveillant, je n’ai rien reconnu. Où diable étais-je ? Mes parents avaient dû me transporter endormie. Curieux ! Je n’avais rien senti. Le lit dans lequel je me trouvais était confortable, alors je me suis remise sous les draps. J’allais replonger, lorsqu’une toute jeune fille m’a sortie de mon lit.

  • Debout duchesse, c’est le grand jour ! Sophie apporte de l’eau, nous devons préparer notre seigneurie pour son mariage.
  • Hein ! Qu’est-ce que tu dis ? Bon, tu peux dire à ma mère que la blague ne me fait pas rire ! Elle ne cessera donc jamais de m’ennuyer !
  • Oh mademoiselle Anne ! Comment osez-vous parler ainsi de votre pauvre maman ?
  • Arrête là tes bêtises ! Je ne sortirai pas du lit ! Fichez-moi la paix vous deux et déguerpissez !
  • Je ne vous comprends pas Mademoiselle ! Hâtez-vous ! Les notables vous attendent, vous devez passer devant eux avant les noces.

Furieuse, je me suis levée prête à en découdre. Un homme, curieusement habillé, a fait son entrée dans ma chambre. Terrorisée, j’ai hurlé. Les deux filles qui étaient avec moi avaient mis genoux à terre et se prosternaient devant l’individu. L’une d’elles prit la parole.

  • Pardonnez-nous, Monseigneur, je ne sais pas ce qui lui arrive, mais ce matin, elle est étrange, elle parle curieusement, je ne la comprends pas ! Elle refuse de se laisser laver.
  • Est-ce vrai, ma fille ?
  • Mais c’est quoi, ces âneries ? Dites à ma mère de venir. Je ne vous connais pas, fichez-moi la paix !
  • Ma chère Anne tu m’inquiètes ! Allez me chercher le prêtre, elle doit être possédée.

Aussitôt, celle qui s’appelle Sophie est partie en courant. Je commençais à croire que j’étais chez des fous, quand peu de temps après, un curé se présenta curieusement habillé, lui aussi. Moi, je m’étais cachée sous les draps. Seul, dépassait mon nez.

  • Et bien Duchesse ! Que vous arrive-t-il ? Dois-je vous rappeler vos devoirs envers le duché ? Nous devons vous marier, mais auparavant nous devons faire la preuve que vous ne possédez aucune tare qui puisse empêcher cette union. Alors, cessez cette attitude rebelle ! Je n’aimerais pas devoir sortir le malin de votre corps.

Comment mes parents avaient-ils osé me faire un coup pareil. Devant les visages courroucés des deux hommes, je leur dis que j’allais m’habiller, s’ils voulaient bien quitter ma chambre. Ce qu’ils firent sur le champ. Très bien, ma mère voulait jouer à la maligne, et bien, nous serions deux. Je me laissai frotter, laver puis habiller. Je découvris une robe comme on les voit dans les films à la télévision. Curieuse je demandai à Sophie :

  • Cette robe est belle, où ma mère l’a-t-elle trouvée ?

 

À ma grande surprise, la jeune fille se signa. La plaisanterie était fort bien menée, je dois le reconnaître.

  • Cessez, dame Anne ! Votre pauvre mère nous a quittés le 15 mai 1486, ne continuez pas ainsi à vous moquer de nous, on vous croirait possédée.
  • Quel jour sommes-nous ?
  • Mon dieu Duchesse ! Nous sommes le 12 novembre 1491 et votre mariage aura lieu le 6 décembre si vous êtes reconnue apte.
  • C’est un cauchemar ! Qu’importe, je vais me réveiller.

Je me suis laissée conduire comme dans un rêve. J’ai traversé les couloirs interminables d’un château. J’ignore totalement où je suis. Arrivée dans une grande salle, on me présente les gens venus attester que je peux épouser le roi de France. Un prêtre me fait jurer sur la bible que je suis vierge.

3 - Une journée qui n’en finit pas

  • Monseigneur d’Aurigny, les ducs d'Orléans, le duc et madame de Bourbon. Ils vont vous demander de marcher pour vérifier ce qu’il en est de votre petite boiterie. Vous comprenez bien que Charles VIII ne pourrait pas épouser une femme atteinte de malformations trop importantes. Me dit, soudain, la soubrette.
  • Que dois-je faire ?
  • Vous mettre nue, bien sûr !
  • Quoi ? Mais vous êtes tous cinglés, ma parole ! C’est hors de question !
  • Ne résistez pas ! Sinon, ce sont eux qui procèderont et croyez-moi cela sera brutal. N’oubliez pas qui vous êtes !

Une colère froide me noue les tripes. Sales pervers ! Je ferme les yeux tandis que tous m’observent. Je laisse les deux femmes ôter mes vêtements. J’entends la voix de l’un d’eux qui me demande d’avancer. J’avance. J’ignore encore comment, je ne me suis pas effondrée. Je me répète inlassablement que c’est un cauchemar, que bientôt, je vais me réveiller, mais pour l’instant, je subis, je souffre et en même temps, je suffoque de rage. Cette épreuve arrive enfin à son terme et je peux me rhabiller. Mes fiançailles avec Charles VIII se déroulent à Rennes trois jours plus tard, le 15 novembre 1491.

4 - Le mariage le 6 décembre 1491

Les noces auront  lieu à Langeais. La messe sera dite par Georges d'Amboise. Des témoins ont été réunis. Il y a là : les ducs Louis d'Orléans et de Bourbon, les comtes d'Angoulême, de Foix et de Vendôme, le prince d'Orange, le chancelier Philippe de Montauban, le sire de Coëtquen qui est lui aussi un puissant seigneur.

Ce matin, une fois de plus, j’ai été étrillée, je ne vois pas comment dire cela autrement. Je suis une bonne jument que l’on mène à l’abattoir. Depuis la mise à nue, je m’attends à chaque instant à vivre un nouveau cauchemar. Il ne va pas tarder.

J’espère chaque seconde, me réveiller dans mon lit, entendre maman me crier dessus et je lui sauterai au cou, et je ferai tout ce qu’elle voudra pour sortir du cauchemar dans lequel je me débats depuis déjà trois journées interminables. Ces gens empestent, ils puent pour la plupart. Ils mangent comme des cochons, rient et parlent fort. C’est horrible d’être là. Et je dois sourire à m’en faire des crampes à la mâchoire. Depuis ce matin, j’ai deux soubrettes de plus qui s’activent autour de moi, cela finit par me donner mal à la tête. Arrive enfin l’heure de mes épousailles. On a jeté sur mes épaules une espèce de manteau qui pèse une tonne. Il est joli, mais très inconfortable. Il est blanc et bleu, brodé de je ne sais combien de fleurs de lys blanches sur le bleu, et bleues sur le blanc. Il traîne sur le sol. Ma robe à des manches très longues qui cachent mes mains qui tremblent. Elle est blanche, toute brodée. Je m’avance lentement vers celui qui est destiné à devenir mon époux et que je n’ai pas choisi. Il est plus vieux que moi, mais finalement pas tant que cela. J’ai quatorze ans et lui vingt et un. On colle mes mains dans les siennes. J’ai un mouvement de répulsion. Il a un regard froid.

Par la petite camériste, j’ai appris en venant que je m’étais battu contre ce mariage, mais que j’avais perdu. Visiblement pour sauver ma « chère » Bretagne, j’aurais tenté de me marier avec un certain Maximilien pour renforcer mon pouvoir et mon autorité. Apparemment, je suis duchesse, mais cela ne suffit pas, car à l’époque où nous vivons, une femme ne peut pas exercer seule le pouvoir. Une chose est certaine, je dois me réveiller et vite !

Eh les gars, j’ai douze ans, pas quatorze et je compte bien me marier le plus tard possible ! Moi, j’men moque de la Bretagne, je suis Corrézienne !

Bien sûr ! Je pense tout à tout ça, mais je n’ose rien dire, tous ces gens qui me dévisagent me mettent mal à l’aise. Maman, papa où êtes-vous ?

La cérémonie est longue, éprouvante, je suis fatiguée, je voudrais me coucher. J’ose enfin m’adresser à mon époux qui se lève aussitôt. Six bourgeois de Rennes nous suivent.

  • Où allons-nous ?
  • Nous allons consommer ce mariage et ces bourgeois seront témoins de la consommation.
  • Nous allons consommer quoi ?
  • Notre mariage ! Je vais faire de vous une femme.
  • Une femme ! Ne le suis-je pas déjà ?

Le roi s’est arrêté, surpris, il me dévisage. Courroucé, il me pose une question :

  • Vous avez déjà consommé avec quelqu’un ?
  • Mais enfin, je ne comprends rien à ce que vous dites.
  • Je dis que je vais tenter de vous faire un enfant et que ces témoins diront que je n’ai pas failli.

Je viens enfin de comprendre ce que ce malade vient de dire, il veut coucher avec moi et tous ces dingues veulent assister à cela. C’est un cauchemar, je hurle que je refuse, que je ne veux pas de ce mariage. Qu’il est hors de question que je le laisse me toucher !

5 - Une enfant sage

Des bras vigoureux me secouent. Mon visage est inondé de larmes.

  • Réveille-toi ! C’est un cauchemar ma chérie, ouvre les yeux !
  • Maman, oh maman ! C’était horrible, il voulait me violer.
  • Allons ma puce, ce n’était qu’un mauvais rêve !
  • Maman, plus jamais, je ne te désobéirai ! Je te le promets.
  • Ne fais pas de promesses que tu seras incapable de tenir. Allez ! Viens là, fais-moi un gros câlin.

Des câlins, elle en reçut beaucoup ce matin-là. Le cauchemar était derrière moi, tout cela n’avait été qu’un horrible instant volé au passé, sûrement lié à ma culpabilité d’avoir mis à mal l’autorité maternelle. Quoi qu’il en soit, à la suite de ce mauvais rêve, je fus curieuse de découvrir la vie de cette Anne de Bretagne qui avait dû subir tant de choses pour devenir deux fois reine de France. Elle devait aimer son pays avec passion et sagesse. Quand je me mis à explorer sa vie grâce à internet, je découvris une jeune femme très intelligente pour une époque où ce sont les hommes qui dirigeaient tout. Je découvris aussi que Charles huit, elle avait fini par l’aimer.

Posez-moi des questions sur sa vie, je sais tout d’elle, car moi, j’ai vécu sa vie, trois petits jours qui ont compté énormément dans ma vie. Aujourd’hui, je suis là, et j’écris des histoires.

 

Maridan GYRES – 30 juin 2014



28/10/2014
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