Ce que le vieux fait est bien fait - écriture

Maridan Gyres

Maridan Gyres

Ce que le vieux fait est bien fait

Ce que fait le Vieux est bien fait

Je vais vous raconter une histoire que j'ai entendue lorsque j'étais encore enfant. Chaque fois que je me la suis rappelée par la suite, elle m’a parut plus jolie, et, en effet, il en est des contes comme des hommes : il en est qui embellissent avec l'âge.

 

Il était une fois à la campagne une vieille, très vieille maison de paysan, avec le toit de chaume où croissaient les herbes et la mousse ; sur le faîte se trouvait l'inévitable nid de cigogne. Les murs étaient inclinés de droite et de gauche ; il n'y avait que deux ou trois fenêtres basses ; une seule même pouvait s'ouvrir. Le four sortait de la muraille comme un ventre proéminent. Un sureau dépassait de la haie, et sous ses branches se trouvait une mare où des canards se baignaient. Un chien à l'attache aboyait après tout le monde.

 

Dans une de ces demeures rustiques habitait un couple de vieux, un paysan et une paysanne. Ils ne possédaient presque rien au monde, et pourtant ils avaient une chose qui leur était superflue : un cheval qui se nourrissait de l'herbe des fossés de la route. Quand le paysan allait à la ville, il montait la bête ; souvent les voisins la lui empruntaient, et en retour ils rendaient au brave homme quelques services.

 

Toutefois il était d'avis que le plus sage serait de s'en défaire, de le vendre ou de le troquer pour un objet plus utile. Mais quoi par exemple ?

 

«C'est ce que tu apprécieras toi-même mieux que personne, lui dit sa brave femme. Aujourd'hui est jour de foire à la ville. Vas-y donc avec le cheval, tu en retireras un prix quelconque ou tu feras un échange. Tout ce que tu feras me conviendra : allez mon ami en route ! »

 

Elle lui attacha autour du cou un beau foulard, qu'elle savait arranger mieux que lui, et elle y fit un double nœud très coquet. Elle lissa son chapeau avec la paume de la main, et lui donna un gros baiser. Puis il monta sur le cheval pour aller le vendre ou le troquer

 

« Oui, mon vieux s'y entend, se dit-elle, il fera l'affaire on ne peut mieux.»

 

Le soleil était brûlant ; il n'y avait pas un nuage au ciel. Le vent soulevait la poussière sur la route où se pressaient toutes sortes de gens qui allaient à la ville, en voiture, à cheval ou à pied. Ils avaient tous bien chaud. Nulle part on n'apercevait d'auberge. Parmi ce monde cheminait un homme qui conduisait une vache au marché. Elle était aussi belle que vache puisse être.

 

-         Quel bon lait elle doit donner ! se dit le paysan. Voilà qui serait un fameux échange, cette superbe vache contre mon cheval ! Hé là-bas ! L’homme à la vache ! Sais-tu ce que je veux te proposer ? Un cheval, je le sais, coûte plus cher qu'une vache ; mais cela m'est égal : une vache me fera plus de profit qu'un cheval. As-tu envie de troquer ta vache contre mon cheval ?

-         Je crois bien ! répondit l'homme, et ils échangèrent leurs bêtes.

 

Voilà qui était fait, et le vieux paysan aurait fort bien pu s'en retourner chez lui, puisqu'il avait terminé l'affaire pour laquelle il s'était mis en chemin. Mais comme il s'était fait une fête de voir la foire, il résolut d'y aller quand même, et il s'achemina avec sa vache vers la ville. Comme il marchait bon pas, il ne tarda pas à rejoindre un individu qui conduisait un mouton, un mouton comme on en voit peu, avec une épaisse toison de laine.

-         Voilà une belle bête que je voudrais bien avoir ! se dit le vieux paysan. Un mouton trouverait tout ce qu'il lui faut d'herbe le long de notre haie ; on n'aurait pas besoin de lui chercher de la nourriture bien loin. Pendant l'hiver, nous le garderions dans la chambre ; ce serait une distraction pour ma vieille compagne. Un mouton nous conviendrait mieux qu'une vache. Ça, l'ami, dit-il au maître du mouton, voulez-vous troquer ?

 

L'autre ne se le fit pas dire deux fois. Il s'empressa d'emmener la vache et laissa le mouton. Le vieux paysan continua son chemin avec le mouton. Il aperçut un homme débouchant d'un sentier, qui portait sous le bras une oie vivante, une oie grasse, une belle oie comme on n'en voit plus guère. Elle fit l'admiration du vieux paysan.

 

-         Tu as là une charge, dit-il au survenant ; cette bête est extraordinaire, quelle graisse! et quel plumage ! Et il songea à part lui : Si nous l'avions chez nous, je gage que ma bonne vieille trouverait encore moyen de la faire grossir. On lui donnerait tous les restes ; de quelle taille deviendrait-elle ! Je me souviens que ma femme m'a dit bien souvent: Ah ! Si nous avions une oie, cela ferait joliment bien parmi nos canards ! Voici qu'il y a peut-être moyen d'en avoir une, et une qui en vaut deux ! Essayons. Dis donc, camarade, reprit-il tout haut, veux-tu changer avec moi ? prendre mon mouton et me donner ton oie ?

-         Moi, je ne demande pas mieux, et je te devrai un grand merci par-dessus le marché.

 

Notre paysan prit donc son oie. Il était alors tout près de la ville. Il y avait foule sur la grand-route. Le champ de foire était plein de gens et d'animaux ; on se pressait tellement que des gens passaient dans les champs de pommes de terre à côté.

 

Il y avait là une poule attachée par les pattes. Elle manquait d'être écrasée à chaque instant. C'était une très belle poule, avec des plumes très courtes sur la queue. Elle clignait des yeux et faisait : Glouk ! glouk ! Je ne puis vous dire ce qu'elle voulait dire par là, mais le paysan s'écria :



-         Jamais je n'ai vu si belle poule. Elle est plus belle même que la poule du pharmacien ! Je serais heureux de l'avoir. Une poule trouve toujours à se nourrir sans qu'on s'occupe d'elle. Ce serait un bon échange.

-         Voulez-vous changer votre poule pour mon oie ? demanda-t-il au receveur de l'octroi, à qui appartenait la poule.

-         Comment donc ! dit l'autre.

 

Le paysan prit la poule, et le receveur prit l'oie. Notre homme avait bien employé son temps. Il avait chaud et se sentait fatigué. Un verre d'eau-de-vie et un peu de pain lui étaient bien dus. Justement il était devant une auberge. Il entra. Mais au même moment arriva un garçon portant un sac plein sur le dos.

 

-         Qu'as-tu là-dedans ? demanda notre paysan.

-         Des pommes gâtées, dit l'autre ; tout un sac, pour les cochons.

-         Tout un sac plein de pommes ? Quelle richesse ! Voilà ce que je voudrais bien apporter à ma femme. L'an dernier, nous n'avons eu qu'une pomme sur notre vieux pommier ; nous l'avons laissée sur notre commode jusqu'à ce qu'elle pourrît. " Cela prouve qu'on est à son aise ", disait la mère. Mais, cette fois, je pourrais lui montrer quelque chose de mieux.

-          Que m'en donnerais-tu ? dit le garçon.

-         Donne, dit le paysan. Et je te change ma poule pour ton sac.

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L'échange fait, ils entrèrent à l'auberge. Là notre homme mit son sac près du four qui était brûlant. L'hôtesse n'y prit pas garde.  Dans la salle il y avait beaucoup de gens : des maquignons, des marchands de bœufs, pas mal de gens de la campagne, quelques ouvriers qui jouaient entre eux dans un coin et enfin à un bout de la table, deux Anglais moitié touristes, moitié marchands, et qui étaient venus à la ville pour voir si quelque occasion ne se présenterait pas de trouver une bonne affaire. N'ayant rien rencontré, ils étaient attablés et regardaient avec indifférence le reste de la salle. On sait que les Anglais sont presque toujours si riches que leurs poches sont bondées d'or. De plus ils aiment à parier, à propos de n'importe quoi, rien que pour se créer une émotion passagère qui les change un instant de leur froideur continuelle.  Or, voici ce qui arriva :

-         Psiii, psiii ! entendirent-ils près du four.

-         Qu'est-ce ? demandèrent-ils.

 

Le paysan leur conta l'histoire du cheval échangé contre une vache et ainsi de suite jusqu'aux pommes.

 

-         Tu vas être battu à ton retour, dirent les Anglais. Tu peux t'y attendre.

-         Battu ? Non, non ! J'aurai un baiser et l'on me dira : " Ce que le vieux fait est toujours bien fait.

-         Nous parierions bien un boisseau d'or que tu te trompes ; cent livres, si tu veux.

-         Un boisseau me suffit, dit le paysan. Mais moi, je ne puis parier qu'un boisseau de pommes, et je l'emplirai jusqu'au bord.

-         Allons, topons-là ! cent livres contre un boisseau de pommes.


Et le pari fut fait.  La carriole de l'aubergiste fut commandée, et tous les trois y montèrent avec le sac de pommes. Les voici arrivés.

 

-         Bonsoir, la mère !

-         Dieu te garde, mon vieux !

-         L'échange est fait.

-         Ah ! tu t'y entends, dit la paysanne pendant que son mari l'embrassait.

-         Oui, j'ai troqué notre cheval contre une vache.

-         Dieu soit loué ! dit la mère. Je pourrai désormais faire des laitages, du beurre, du fromage. Excellent échange !

-         Oui, mais j'ai ensuite échangé la vache contre une brebis.

-         C'est encore mieux. Nous avons juste assez de nourriture pour une brebis. Nous aurons du lait, du fromage, des bas de laine et des gilets. Une vache ne donne pas de laine. Comme tu penses à tout !

-         Ensuite j'ai troqué le mouton contre une oie.

-         Est-ce vrai ? Alors, nous pourrons manger de l'oie rôtie à Noël ! Tu penses à tout ce qui peut me faire plaisir, mon bon vieux. C'est bien à toi. Nous pourrons attacher notre oie dehors avec une ficelle pour qu'elle ait le temps d'engraisser.

-         Oui, mais j'ai troqué mon oie contre une poule.

-         Une poule ! Oh ! la bonne affaire. Elle nous donnera des œufs. Nous les ferons couver et nous aurons des poussins. J'ai toujours rêvé d'en avoir.

-         Oui, oui, mais j'ai échangé la poule contre un sac de pommes pourries.

-         Cette fois, il faut que je t'embrasse, dit la paysanne ravie. Je te remercie, mon cher homme. Et il faut que je te raconte tout de suite quelque chose. Après que tu as été parti ce matin, je me suis demandé ce que je pourrais te faire de bon pour ton retour. Des œufs au jambon, naturellement. J'avais des œufs mais il fallait bien aussi de la civette. J'allais donc chez le maître d'école en face. Je savais qu'il en avait. Mais sa femme est très riche, sans en avoir l'air. Je lui demandai de me prêter un peu de civette. " Prêter, me dit-elle. Il n'y a rien dans notre jardin, pas même une pomme pourrie ! " Maintenant, c'est moi qui pourrais lui en prêter, et tout un sac, même. Tu penses si j'en suis contente, mon petit père !

-         Bravo ! dirent les deux anglais à la fois. La dégringolade ne lui a pas enlevé sa gaieté. Cela vaut bien l'argent.

 

Ils comptèrent au paysan l'or sur la table. C'est ce qui prouve que la femme doit toujours trouver que son mari est le plus avisé de tous les hommes, et que ce qu'il fait est toujours parfait.
Voilà mon histoire. Je l'ai entendue dans mon enfance. Vous la connaissez à votre tour. Dites donc toujours que : ce que le vieux fait est bien fait.

C'est une histoire entendue dans mon enfance, je vous l'offre avec plaisir. Gros bisous à tous.



09/11/2014
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