Maridan Gyres

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10 - Tony

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artiste : Roidley Navarro

2ème Soirée à bord

Tony

Attablé seul à une table au fond du restaurant, Tony replonge en ses souvenirs. À Marbella, il est tombé sur une exposition qui a fait remonter tous les diables de son enfance. Il y avait un attroupement devant les tableaux de ce peintre, alors il s’est approché se demandant ce qui pouvait justifier un tel engouement du public. Mais dès qu’il a vu les premières toiles, le choc a été terrible.

 

Parti depuis plus de sept ans de sa famille d’accueil, le voilà qui tombe sur le frère de la garce qui le gardait. Dieu merci, le peintre ne l’a pas reconnu. Mais lui a dû affronter tous ses vieux démons dans le visage sinistre que le peintre a si bien su saisir. Le talent de l’artiste est indéniable. Même enfant, il aimait traîner dans son atelier dès que les autres étaient sortis. Il aurait bien besoin d’un verre d’alcool pour se détendre, mais c’est impossible. La promesse qu’il a faite le lie plus fort que des chaînes. S’il veut sauver son couple, il doit absolument résister. Si seulement Lucie était là, elle saurait le libérer de toute cette colère qui le dévore à cet instant précis. Malheureusement, ce n’est pas le cas et la boue qu’il avait enterrée bien profond menace de l’engloutir.

 

Des années durant, il avait été le domestique malléable et corvéable à merci des deux salopards qui percevaient des allocations pour le nourrir et l’habiller. Les toiles du peintre mettaient en évidence cette réalité, mais là encore personne n’y avait prêté attention. Et pourtant la matrone était fière d’exposer les œuvres de son frère chez elle. Comment l’assistante sociale avait-elle fait pour ne pas le voir, cela restait un mystère pour lui, aujourd’hui encore ? Il les avait tous haïs. Rêvant de les tuer les uns après les autres. Pour ne pas céder à la tentation, il avait pris la fuite le matin de ses dix-huit ans.

Ce matin-là, il avait fait son baluchon avec les vêtements neufs des fils de famille. À leur place, il avait laissé ses vieux oripeaux. Tant qu’il y était, il était passé par le salon où il avait récupéré les cartes bleues et tout le liquide disponible dans leurs portefeuilles, mais aussi dans la caisse spéciale qu’ils gardaient au fond d’une boîte à café en prévision de l’achat d’une nouvelle voiture. Ils auraient du mal à justifier ce vol puisque c’était le fric qu’ils n’avaient jamais dépensé pour lui. Ils ignoraient qu’il connaissait ses planques. Mais en quinze ans, il avait eu le temps de se rendre invisible et aujourd’hui, enfin, cela s’avérait très utile.

 

Les deux vieux étaient partis rendre visite à un voisin qui leur fournissait le lait et le fromage. En général, ils y passaient la journée et lui devait s’occuper de leurs mioches. Il était seul avec leurs deux mômes qui dormaient encore. Avec leurs cartes, il ferait les boutiques. Il allait les mettre à sec. Lorsqu’il avait fermé l’armoire des gosses, ils s’étaient réveillés et ils avaient commencé à brailler. Avec un plaisir fou, il leur avait collé deux tartes et leur avait dit que s’ils continuaient, il reviendrait leur couper la gorge. Les deux mômes avaient stoppé net leurs larmes et ils s’étaient cachés sous les couvertures. Lui en avait profité pour prendre la fuite. Il avait pris son vélo et s’était rendu à la ville voisine. Là, il avait de nombreuses emplettes. Tente, duvet, nécessaire pour cuisiner, bombonnes de gaz, vaisselles, un immense sac à dos pour tout y ranger. Puis il était passé aux fringues. Bref, il s’était arrêté quand une vendeuse lui avait dit que sa carte ne passait plus. C’était bon. Leurs comptes étaient vides.

 

Une fois ses courses terminées, il avait jeté leurs cartes bleues dans une bouche d’égout. Il riait encore lorsqu’il imaginait la tête de ces pourris devant leur fric disparu. Pendant quinze ans, ils lui avaient donné le minimum vital pour qu’il ne crève pas de faim. Ils l’avaient fait suer sang et eau, sans jamais un encouragement, jamais un mot, un geste tendre. Alors oui, ils avaient mérité sa punition. Il se remémore avec rage les repas ou lui mangeait du pain sec dans un vague bouillon cube, alors que la famille se régalait de belles côtes de bœuf. Combien de fois avait-il rêvé de goûter aux bons petits plats que cette garce lui mettait sous le nez sans jamais le laisser y goûter ? Parfois avec un plaisir sadique, elle trempait son pain dans le jus de la viande ce qui attisait encore plus son envie d’en manger et après la famille éclatait de rire devant ses larmes de rage qui coulaient sans qu’il puisse les stopper. Ce midi-là en partant de chez eux, il s’était offert un repas gastronomique dans le meilleur restaurant de la ville. C’est la carte du père qui avait payé la note mille deux cents euros. Ils allaient en crever de rage. C’est le ventre plein qu’il s’était rendu à la gare.

 

Là, il avait pris un train pour Nîmes. Puis de Nîmes, il avait fait du stop jusqu’à Montpellier. Il avait travaillé tout l’été dans les restaurants du bord de mer de la grande Motte. Puis à la fin de l’été, il avait rejoint la capitale. Il n’avait plus jamais eu de nouvelles de ses tortionnaires.

 

La sonnerie vient de retentir et arrache Tony à ses sombres pensées. Les derniers convives remplissent les tables encore disponibles et le service commence.

 

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18/08/2016
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