Maridan Gyres

Maridan Gyres

1 - Présentation des quatre personnages

 

Yves

Il avance seul, comme d’habitude. Sa longue silhouette décharnée pourrait laisser penser qu’il est maigre. Il n’en est rien. S’il déposait ses vêtements, on pourrait voir un corps musclé, sec et noueux. La vie ne l’a pas épargné, mais épargne-t-elle quelqu’un ?

Certains se seraient effondrés sous les coups du sort qui ont jalonné sa vie, s’acharnant sur lui. Mais Yves est d’une autre trempe. Chaque épreuve l’a rendu plus fort, plus endurant. Ancien légionnaire, il a mené sa bosse sur les cinq continents, exercé mille métiers pour se fournir son pain et l’essentiel nécessaire à sa survie. Ses yeux délavés recèlent des aventures venues d’ailleurs. Sa bouche fine et serrée montre une détermination farouche à ne pas s’en laisser conter.

Il avance d’un pas énergique, la tête bien droite comme s’il voyait loin devant lui. Ce n’est pas un observateur, il ne prête attention à rien. Il est dans l’action. La seule chose mobile chez lui c’est la chaîne qu’il porte au cou et au bout de laquelle pend sa médaille militaire.

Il est beau. Pas à la manière des hommes des magazines, non ! Beau par ce qu’il dégage de viril. Des mains longues et fines, des cheveux courts et bruns, rasés même. Des yeux bleu très clair. Les femmes le regardent passer, mais il ne les voit pas.

Il chemine seul depuis très longtemps. Son blouson de cuir camel semble indiquer un passé d’aviateur, quoi qu’aujourd’hui, bien des hommes en portent sans pour autant piloter des avions. Il semble ne manquer de rien. Les Westons qu’il porte aux pieds sont un signe extérieur d’une aisance matérielle certaine. D’ailleurs, le voici qui s’approche d’une Porsche Cayenne. Il ôte son blouson, dévoilant un tee-shirt noir, ajusté près du corps, qui révèle des épaules larges et un ventre plat. Il dépose son blouson sur le siège passager, contourne le véhicule et s’assoit au volant.

 

Patachou

Attablé à la terrasse d’un café Patachou l’observe de loin. Voilà le genre d’homme qu’il aurait rêvé d’être. Beau, sûr de lui, de la prestance et de l’argent. Un peu plus de cinq minutes qu’il suit cet homme du regard. Il avance sur la croisette d’un pas énergique. Les femmes semblent fascinées par cet individu. Il suscite leur convoitise. Jamais, il n’a été l’objet d’un tel désir dans les yeux d’une femme, pas même de la sienne. Une remontée de bile lui rappelle celle qu’il a fuie. Sa femme, un coup d’un soir qui tourne mal.

Elle avait été le résultat d’une soirée un peu trop arrosée avec ses potes. Au matin, il s’était réveillé près d’elle, et elle avait su se faire chatte pour l’endormir, lui l’affamé de tendresse. Devant ses minauderies, il s’était laissé attendrir. Elle était plutôt jolie avec son petit nez retroussé, ses lèvres charnues et sa longue crinière blonde. C’est surement ce qui avait dû attirer son attention. Les longs cheveux des femmes étaient pour lui un ornement indispensable qui révélait leur côté félin.

Leur complicité n’avait duré que quelques mois jusqu’à ce qu’elle lui annonce la naissance prochaine de son enfant. Elle avait alors exigé qu’il l’épouse. Lui comme un idiot avait accepté. En passant à la mairie, il savait déjà qu’il commettait une erreur.

Ils n’avaient rien en commun. Il aurait aimé parler avec elle le soir en dinant, mais elle préférait regarder la télévision, et elle le faisait taire à chaque fois. Le week-end, il se régalait, avant de la connaître, de théâtre, d’expositions en tout genre, de visites de musée.

Elle, le seul moyen de la sortir de devant son poste de télévision, c’était de l’emmener au cinéma voir les films américains à gros budget. Tout les opposait et lorsque trois mois après leurs noces, elle lui annonça qu’elle avait perdu leur enfant, il en fut étonnamment soulagé.

À partir de cet évènement, ils cheminèrent ensemble, sans jamais se retrouver, en parfaits étrangers. Et puis, il y a six mois, il avait perdu son poste de chef comptable et sa société avait déposé le bilan. À cinquante-cinq ans, il n’espérait pas retrouver un emploi dans sa branche. Il avait tenté en vain de la raisonner, car elle continuait à dépenser sans compter. Vingt-cinq ans qu’elle vivait à ses crochets, vingt-cinq ans qu’elle le trompait impunément sans qu’il ne réagisse. Cet après-midi, une fois de plus, elle avait été faire les boutiques, dépensant sans compter.

«  J’ai besoin de me changer les idées ! Pas évident de vivre avec un minable comme toi. Tu n’es qu’un raté, tu dineras seul, je n’ai pas faim ! »

Elle avait hurlé ces derniers mots en claquant la porte, ne supportant pas son regard réprobateur. C’est sans aucun doute cela qui avait eu raison de son immobilisme. Il était retourné dans l’entrée, avait récupéré sa carte bleue et son chéquier dans son sac, puis replacé le petit sac Chanel sur le guéridon où elle le posait chaque jour en rentrant de son shopping.

Enfin, il était sorti. Il s’était rendu au tribunal d’instance où il avait déposé un acte stipulant qu’il ne répondrait plus des dettes contractées par son épouse à compter de ce jour. C’est son ami avocat qui avait établi le document en lui recommandant d’en déposer une copie au tribunal et à la gendarmerie, par acquit de conscience, il en déposa également un exemplaire à la mairie. Puis comme il était 16h, il se rendit à sa banque où il ferma tous ses comptes bancaires. Il vida son compte épargne et termina sa journée par l’ouverture d’un compte bancaire à la Banque Postale cinq minutes avant qu’elle ne ferme.

Machinalement, il avait marché jusqu’à la gare. Arrivé là, il avait pris un billet pour le premier train en partance. C’est ainsi qu’il arriva à Cannes en fin de journée.

Il était là à présent, assis à cette terrasse sur la croisette. Il avait gardé quatre mille euros sur lui, le temps pour la banque de lui fournir carte bleue et chéquier. Il devait se trouver une chambre pour la nuit, mais plus encore, il avait besoin de vêtements.  La Porsche démarra le ramenant au moment présent. Lorsqu’elle disparut, il vit le panneau d’affichage en face de lui qui vantait les merveilles d’une croisière de sept jours sur la méditerranée. Le prix en pension complète s’élevait à 990.00 euros.

« Pourquoi pas ? » pensa-t-il, enfin une porte s’ouvrait sur un futur possible. Il se leva, traversa la croisette, se dirigea vers le quai et acheta un billet. Il lui restait cinq heures pour réunir quelques affaires indispensables à ce voyage.

Arrivé au supermarché, il passa devant le rayon librairie et tomba sur une promotion pour cinq grands cahiers séyes à huit euros. Il en prit trois. Enfin, un peu de lumière entrait dans sa vie morose. Depuis toujours, il avait un rêve secret. Devenir écrivain, et bien, il allait s’offrir une pause de huit jours pour tenter de réaliser ce rêve. Il en profita pour acheter deux sachets de stylos bic bleus. Vingt stylos cela devrait suffire à remplir les quinze cahiers. Il ajouta un jean, deux chemises, trois tee-shirts, un short quatre boxers et cinq paires de chaussettes, puis il termina par des produits de toilette et un peigne, un rasoir et de la mousse à raser. Enfin, il fourra le tout dans une valise. Il était paré pour son voyage.

Pour la première fois depuis vingt-cinq ans, il respirait à nouveau librement. Il se rendit à l’embarquement, présenta son billet et découvrit avec surprise que la personne devant lui n’était autre que l’homme qu’il avait observé plus tôt dans la journée.

Il ne s’attarda pas sur lui et se rendit à sa cabine. Il plaça sa valise sous le lit après l’avoir vidée. Posa les cahiers en évidence sur le bureau et ouvrit le premier sac de stylos. Il s’allongea un instant sur le lit ferma les yeux et songea soudain à ce qu’il pourrait bien écrire. Son esprit revint à l’homme de la Porsche Cayenne.

Drôle de coïncidence pensa-t-il !

 Véronique

Quarante ans et déjà usée. Elle est si lasse ! Pourtant, toute son enfance, elle avait rêvé d’exercer ce métier, comme nombre de ses petites camarades. Devenir professeur des écoles ! Quel beau métier ! Tu parles ! Un goût de cendres envahit sa bouche serrée. Comment en est-elle arrivée là ?

Cette femme qu’elle voit dans le miroir de sa cabine ce n’est pas elle, pas celle dont elle se souvient. Elle ne se reconnait pas dans ce visage désabusé, dans ses traits tirés, ses cernes violacés… Elle repasse sur l’écran de sa mémoire les vingt-cinq dernières années.

Sa surprise à quinze ans de se découvrir enceinte. La fureur de son père, la rage de sa mère qui l’a obligée à accoucher sous X et à abandonner son enfant.

Il lui arrive souvent de penser à ce fils qu’elle n’a qu’entrevu avant que sa chère génitrice ne le lui enlève et qu’elle le confie aux services sociaux. Les cris de ce bébé arraché à ses bras qui ne demandaient qu’à se refermer sur lui. Qu’est-il devenu ? A-t-il eu la chance de tomber dans une famille aimante ? Jusqu’à ce jour, elle n’a pas eu d’autres enfants. Des hommes ont traversé sa vie, nombreux, mais elle n’en a gardé aucun. Ils n’étaient que des interludes pour combler les moments ou sa solitude devenait trop pesante. Elle n’en a aimé aucun. Et pourtant aujourd’hui, à quarante ans, elle porte un enfant de ce dernier coup d’un soir.

Comment garder un enfant dont on ignore qui est le père ? Que pourra-t-elle lui répondre lorsqu’il lui posera des questions pour savoir qui est son père ?

Comment s’appelait-il déjà, l’autre, celui de son premier enfant ? Elle ne s’en souvient pas. Elle avait capté quelque chose dans son regard. Une douleur qui avait fait écho à la sienne. Ils avaient dansé toute la nuit. Avaient très peu parlé. Pour la seule et unique fois de sa courte vie, elle s’était trouvée belle dans les yeux d’un homme. Légère dans ses bras. Il avait été un amant attentif, généreux. Ils avaient beaucoup bu tous les deux, mais ce moment avait quand même était magique et elle l’avait gardé tapi au fond de son cœur comme une pierre précieuse, s’y raccrochant les soirs de désespoir. Au matin, elle s’était levée sans bruit, s’était rhabillée et elle avait fui pour ne pas altérer cette superbe soirée et cette nuit merveilleuse.

Ce n’est qu’un mois plus tard qu’elle avait découvert sa grossesse. Qu’était-il devenu ce beau jeune homme plein de colère ?

Avec acharnement, elle s’était remise aux études. Elle avait décroché son diplôme d’enseignante avec mention bien. Elle plaisait de plus en plus aux hommes, mais quelque chose en elle s’était brisé après l’abandon de son enfant. Quelquefois, elle s’offrait une soirée de folie avec un homme séduisant. Mais aucun jusqu’à ce jour n’avait réussi à la faire renoncer à son indépendance.

Les grandes vacances débutent ce soir, elle a deux mois entiers pour décider de ce qu’elle va faire de cet enfant qui pousse en elle. Elle vient de gagner trois mille euros au loto et du coup, elle s’est offert une mini croisière. Départ de Cannes, Barcelone, Marbella, Palma de Majorque, Olbia en Sardaigne, Ajaccio, Ile Rousse, puis retour à Cannes.

Elle regarde avec plaisir le dépliant et toutes les excursions qui sont proposées moyennant quelques suppléments. Elle prend sa calculatrice et sélectionne les étapes de son futur périple.

 

Tony

Il a fêté ses vingt-cinq ans la semaine dernière. Une fois de plus, sa vie vole en éclats. Lucie ! L’affiche est usée, délavée par les intempéries, déchirée, seule subsiste le prénom de celle qu’il aime et le visage blond de l’actrice principale. Ce film de Luc Besson le ramène, une fois de plus, à elle, son égérie, sa muse, sa Lucie !

Elle est partie, une rupture de plus, la rupture qui le brise plus fort qu’aucune autre. Elle est partie, comme les autres. À cause d’une colère, la colère de trop, celle qu’elle n’a pas pu accepter. Stupide, injuste et terriblement dérisoire.

Et pourtant, avec elle, il avait fini par y croire à la belle histoire. C’est elle qui l’avait inscrit à un club de boxe. Pour qu’il apprenne à se maîtriser, à canaliser ses emportements devenus trop fréquents. Il savait qu’il était un sanguin, un impulsif, mais il y avait des raisons à cette colère accumulée au cours des années précédant leur rencontre. Il avait essayé, de toutes ses forces, il n’y était pas parvenu. Il entend à nouveau les voix du passé :

«  Résidu de fausse couche, tu n’es qu’un laissé pour compte ! Ta mère était une sale pute ! »

Ces mots l’avaient bâti à coup de haine et de révolte. Ses geôliers, pardon, sa famille d’accueil visait surtout les allocations qui leur étaient « soi-disant » allouées pour veiller à son bien-être. Quelle connerie ! Aucun contrôle chez ces pourris. Quand l’assistante sociale devait passer, on l’habillait de propre, on lui faisait répéter son laïus. Et ça passait comme une lettre à la poste. Dès que la porte se refermait, on lui reprenait les jolis vêtements et il devait endosser les rougnes des gosses de la famille qui eux, récupéraient les beaux atours.

Une fois, il avait tenté de dire l’inacceptable, l’intolérable, mais cela lui avait juste valu le ceinturon après que l’assistante lui ait dit combien, il avait de la chance que la famille Berthier l’ait pris sous son aile « bienfaisante ». À l’école, ce n’était pas mieux. Alors il s’était buté, œuvrant consciencieusement à être le dernier de la classe. Passer pour un demeuré aux yeux des crétins de cette école pourrie était pour lui la jouissance suprême. Il avait lu un jour, dans un livre, la réplique suivante :

« Je ne parle pas aux imbéciles, cela les instruits. »

Il avait fait de cette phrase sa ligne de conduite et n’avait plus dit un seul mot en classe. Il ramenait invariablement des zéros pointés. S’ingéniant à donner de mauvaises réponses pour rester au fond de la classe où il menait sa petite vie. Il avait vite compris comment se faire un peu de monnaie pour s’offrir ce qui adoucissait son ordinaire. Alors il trafiquait juste ce qu’il fallait pour s’offrir les deux revues qu’il aimait. Sciences et vie, et Apnéa. Sport et Sciences étaient ses matières favorites, mais bien malin qui aurait pu le deviner. Avec le reste de son pécule, il s’offrait des cours de plongée sous-marine à la piscine d’Aubervilliers. Sa famille d’accueil l’ignorait, car il planquait son matériel chez un copain.

Il était fasciné par le magazine Sciences et vie, il avait commencé avec la version pour les juniors et aujourd’hui, il lisait la version adulte. Il aimait savoir où allait le monde. Quelquefois, il riait intérieurement en entendant les âneries que débitaient les deux vieux autour de la table. Pas de doute, leurs gosses seraient aussi cons qu’eux. Ils les gavaient de mangas, bandes dessinées et téloche. Et la relève des couillons était assurée. Lui, après le repas, il était toujours de corvée de vaisselle, puis il se barricadait dans sa chambre où, enfin, il pouvait lire ses chères revues.

Le jour de ses dix-huit ans, il avait préparé sa valise et dès que les deux vieux cons étaient sortis, il s’était barré sans un mot d’adieu avec deux mandales pour leurs saloperies de mômes qui lui en avaient fait gagner de nombreuses bastonnades au cours des années passées auprès d’eux. Il avait pris un pied formidable à voir leur sale tronche chialer.

Il était enfin libre ! Grâce à sa belle petite gueule, il avait toujours trouvé à se loger pour la nuit. À notre époque, les filles ne sont plus très farouches. Dès que l’une d’entre elles devenait un peu trop collante, il se barrait vers d’autres cieux. Parler bébé ou mariage était impossible pour lui. Il ne se sentait pas capable d’élever un enfant et encore moins de lui bâtir un avenir.

Sa vie avait failli s’achever deux ans plus tôt. C’est ce soir-là que Lucie était entrée dans sa vie. Une fois de plus, il était sorti avec sa bande de potes. Une fois de plus, il avait bu plus que de raison, et une fois de plus, il était rentré à pied, car bien trop dangereux de conduire dans son état.

Ce soir-là, il allait cahin-caha lorsqu’il avait entendu une femme hurler sa détresse et contrairement aux riverains qui passaient en faisant mine de rien, lui, il avait foncé vers ces cris. Une bonne bagarre, surtout bourré, cela ne se refuse pas. Il n’avait pas réfléchi, il avait foncé en courant vers les hurlements qui s’amplifiaient.

Lorsqu’il était arrivé dans l’impasse, deux malabars avaient serré une jeune femme qui tentait désespérément de conserver son corsage déchiré sur sa jeune poitrine. Il n’avait pas hésité, il avait bondi. La tête du premier avait explosé sous ses coups de poing. Il n’avait pas fait attention au second qui s’était barré en courant pour mieux revenir par l’arrière. Il avait senti la lame lui déchirer la joue et riper sur l’os. Il n’avait pas eu mal, mais le sang avait pissé sur sa joue en un sillon chaud. L’autre à terre ne bougeait plus, alors il s’était acharné sur le surineur, cognant, frappant, lattant jusqu’à ce qu’il ne bouge plus ça lui avait fait un bien fou de s’acharner sur les deux ordures. Une occasion de se défouler cela ne se refuse pas. C’est elle qui l’avait arrêté avant qu’il ne les tue

Le sang continuait à couler sur ses lèvres, mais l’alcool qu’il avait dans le sang anesthésiait la douleur. Elle avait voulu le conduire à l’hôpital, mais il avait refusé. Alors, elle l’avait conduit chez elle. Patiemment, elle l’avait soigné, nettoyant sa plaie avec des gestes doux. Puis elle avait mis les bords de l’affreuse balafre bord à bord et fixé le tout par des séritrip. Il s’était endormi tandis qu’elle procédait au nettoyage et à la désinfection de la plaie. Il s’était réveillé le lendemain avec une gueule de bois terrible. Elle lui avait raconté qu’elle avait téléphoné d’une cabine publique pour signaler son agression. Elle avait raconté aux flics qu’un jeune homme l’avait sauvé et qu’il avait laissé les deux pourris dans l’impasse des roses. Puis elle était rentrée chez elle où il dormait encore. La radio du matin leur apprit que les deux connards étaient aux urgences, mais qu’ils ne s’en tireraient pas si facilement l’appel ayant été enregistré. Comme les deux types avaient un casier long comme le bras, et qu’ils étaient sous le coup d’une condamnation avec sursis, ils s’étaient retrouvés sous les verrous. Lucile s’en trouva soulagée.

Elle lui avait proposé de se reposer quelque temps chez elle et il avait accepté. Quelques jours plus tard, ils s’étaient encore plus rapprochés et il était resté. Pour une fois, il avait l’impression d’avoir trouvé son port d’attache.

Elle était si douce. Elle ne demandait rien, n’imposait rien, était toujours d’accord avec lui, et cela le reposait. Lui le chat sauvage commençait tout juste à ronronner quand ses potes l’avaient retrouvé. Il avait recommencé à sortir, à se bourrer la gueule et à faire de grosses colères.

Elle n’avait pas supporté. Elle lui avait proposé de voir un psychiatre, il avait refusé. Elle l’avait inscrit à un cours de boxe et il avait adoré, mais pas les leçons de morale et de bonne conduite qui allait avec. Un des gars de la salle l’avait un peu trop malmené, il avait répliqué et fait mal. Il s’était fait virer de la salle. Alors il avait bu, plus que de raison pour calmer sa rancœur devant ce qu’il considérait comme une injustice. Ce soir-là quand elle lui avait dit qu’il n’aurait jamais du frapper, qu’un licencié doit savoir se contrôler, il lui avait hurlé dessus.

Il revoit ses yeux effrayés et en même temps si tristes. Et il se hait pour ce qu’il lui a craché alors. Le lendemain, il avait trouvé l’enveloppe et le billet pour la croisière. C’est en tremblant qu’il avait ouvert l’enveloppe.

 

« Cher Tony, je t’aime, n’en doute jamais, mais je ne supporte plus tes colères. Ce n’est pas toi ! Tu vaux bien mieux que cela. J’aurais rêvé d’être, pour toi, celle qui te remettrait de toutes tes blessures, mais je comprends que cela n’arrivera jamais.

J’ai un rêve que je ne veux pas voir mourir, celui de te donner un jour un enfant, mais pour cela, tu dois accepter de te faire aider, moi, je n’en ai plus la force. Hier, pour la première fois, j’ai eu peur de toi. Je n’ai pas réussi à t’apaiser et tu as failli me frapper. J’ai besoin de me retrouver, besoin de savoir ce que je veux vraiment, et si je suis capable de continuer ainsi avec toi. Je ne te dis pas adieu, je ne t’abandonne pas, mais j’ai besoin de cet interlude pour savoir où nous pouvons aller ensemble.

J’avais prévu de faire une croisière avec toi. Je me suis fait rembourser mon billet, mais pas le tien. Si tu tiens un peu à moi, tu prendras ce bateau et tu essaieras pendant cette semaine de te détendre et de voir ce que tu veux vraiment. J’ai tant d’amour à te donner, mais pour la suite, tu dois apprendre à canaliser ta colère, un enfant a besoin d’équilibre, de calme et de sérénité pour grandir sainement. Tu le sais mieux que quiconque.

Fais-moi plaisir, ne pense pas à nous, juste à toi. Ne sois pas triste, ceci n’est pas un adieu, juste une pause, pour être bien sûr que ce que tu veux, c’est vraiment moi. Jamais, je ne t’abandonnerai, sauf si tu me le demandes. Dis-toi que nous prenons juste des vacances, séparés, pour mieux nous retrouver ensuite. Je t’aime, tu es mon unique amour. Ta Lucie. »

 

Le ciel lui était tombé sur la tête. Il avait dû relire au moins vingt fois cette lettre pour assimiler qu’elle ne le jetait pas à la poubelle, comme toutes les autres. D’abord, il y avait eu la peine, une douleur intense, intolérable, puis était venue la colère, celle qui l’avait éloignée et il avait été heureux qu’elle soit loin, pour ne pas la voir et surtout ne pas la subir. Enfin, une éclaircie était apparue qui lui avait montré le chemin à prendre. Il avait sauté dans le premier train pour Cannes et il était arrivé ce matin.

Lui, le boxeur, l’écorché vif. Lui, le bâtard abandonné par sa chienne de mère, il était aimé et ça lui avait fait un bien fou de le comprendre enfin. Il n’avait rien vu venir. Il s’était installé dans les pantoufles qu’elle lui avait tendues et il avait adoré cela. Il avait considéré ce bonheur comme acquis, alors qu’elle n’avait fait que lui ouvrir une porte. Il comprenait enfin qu’il devait mériter ce bonheur entraperçu ces derniers mois. Et cela allait lui demander des efforts. Le premier, voir un de ces sales cons de psychiatres. Il les haïssait pour les avoir trop vus toute son enfance durant. Mais s’il fallait en passer par là pour la reconquérir, il le ferait.

Son départ l’avait anéanti. K.O. par amour volé. Une fois de plus, il déplie le billet pour le relire. Les mots sont là. Apposés avec tendresse, c’est si bon la tendresse. Et cet amour qui déborde de chaque ligne. Comment une femme telle qu‘elle, peut-elle aimer un bon à rien comme lui ? Ça reste un mystère ! Il deviendra un mec bien, pour elle, pour qu’un futur leur soit permis.

Bien que ce soit douloureux, il a décidé de lui accorder cette semaine de repos, loin de lui. En quittant l’appartement, il lui a, lui aussi, laissé un petit mot. Juste un cri d’amour.

« Je changerai, pour toi, j’apprendrai, pardonne-moi ! »

La cloche vient de sonner, c’est le signal d’embarquement. Il saisit son sac et monte à bord. Sa cabine est simple, mais fonctionnelle, il y a même la chance d’avoir un hublot. Il voit le quai qui s’éloigne. Il ressort et part prendre l’air du large. Accoudé au bastingage, il observe cette portion d’humanité qui part en croisière. Il voit des gens aisés, des ploucs comme lui, et des tas de gosses partout. Est-il capable de devenir père ? Sera-t-il capable de rendre heureux un enfant ? Capable de lui apprendre le bonheur qu’on lui a refusé ?

C’est à cela qu’il va employer sa semaine. Savoir qui il est vraiment, et ce qu’il veut faire de sa vie.

 

Maridan 17/08/2015

 

Suite de l'histoire : //maridan-gyres.blog4ever.com/2 - yves

 

Ces quatre personnages sont le résultat d'un travail commun de l'atelier d'écriture de Montpellier. J'ai  créé Yves, Gabriela a créé Patachou, Gérard Véronique et Alex Tony. La suite devait être l'écriture d'un texte par chacun d'entre nous reprenant ces personnages. Pour moi, c'est chose faite.



17/08/2015
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