L’enfant du silence - écriture

Maridan Gyres

Maridan Gyres

L’enfant du silence

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Les gens se demandent souvent d’où vient son fâcheux caractère, lui seul sait, même si jamais il n’en parle. D’abord, il y a eu son grand-père. Celui-ci ne quittait jamais sa chambre et les bruits inopportuns l’empêchaient d’écouter tranquillement son poste de télévision. Il haïssait ses jeunes voisins, auteurs des bruits intempestifs. Toute son enfance, il l’avait entendu rouspéter et brailler contre les murs. Pourtant, il avait été un gentil papa avant de devenir ce vieux ronchon. Tout du moins, c’est ce que lui racontait son père.

Alors, certains soirs, lorsqu’il dormait chez ses grands-parents, il se dissimulait sous les draps où il cachait ses bonbons, que sa mère avait acheté avant son départ, comme pour se justifier de l’abandonner à ses parents vieillissants.

Il n’aimait pas les petits plats de sa mamy, sa nourriture préférée, c’était ses sucreries.  Il arrivait qu’un voisin en faisant du bruit déclenche la fureur de son papy. Du coup, les deux vieux arrivaient en roumèguant et il ne pouvait plus profiter de ses délices. Si seulement, ils étaient moins bruyants ses deux amoureux ! Mais les battements d’ailes ce n’était pas leur fort à ces pénibles ! Et ça se dit écologique, tu parles ! À les entendre, on aurait dit une armée de tractopelles ! Leur lit tapait la mesure de leurs ébats dans les murs ce qui rendait fou son grand-père. Il ne savait pas trop ce que cela voulait dire les « ébats » c’était le mot employé par mamy qui avait fait les gros yeux à papy quand il avait dit que le « petit con sautait sa gueuse »

Le médecin était venu le voir, le lendemain  il s’était tellement énervé que son cœur n'avait pas bien battu, et il était devenu tout rouge. Alors Mamy avait appelé maman qui avait dit d’appeler le docteur Fabricet.

-          Il va bien votre pépé, c’est du bois dont on fait les vieux chênes…, et patati, et patata, il avait pris 20 euros et il était reparti le docteur.

Maman avait raccompagné le docteur à la porte, lui, il avait ouvert les persiennes, pour suivre le départ de la belle auto du toubib. Il avait surpris sa maman qui déposait un baiser sur la joue parcheminée du vieux praticien. Ils étaient sous le porche, cachés aux yeux de tous. Cela lui avait fait peur, il s’était senti comme un poussin orphelin, abandonné dans une basse-cour étrangère. Pourtant, il était un enfant sage et propre, mais cela avait-il une importance à leurs yeux ? Son père lui avait souvent dit de se méfier des femmes qui emportent les rêves des  pauvres garçons amoureux. Il lui avait raconté combien, elles sont vénales, il avait retenu ce mot qui voulait dire qu’elle aimait les hommes avec des sous. Or le doc, il en avait plein des sous, tout le monde le disait au village.

Maman, quand elle l’accompagnait à l’école, elle mettait ses plus belles chaussures. Un matin, en arrivant au portail, un préservatif usagé était venu souiller ses jolis souliers. Elle était très en colère, elle n’aimait pas sa maîtresse, qui se croyait plus intelligente qu’elle, pas plus que l’école. Elle disait que ce n’était pas un monde civilisé, elle le disait tout le temps, et lui, il était assez d’accord avec ça ! Beurkk ! L’école.

Elle avait promis de lui montrer un autre chemin pour apprendre. Et c’est comme ça qu’il se cultivait, en lisant les grands poètes et les classiques et sa mère tous les soirs quand elle le bordait, elle lui demandait un poème. Et chaque jour, pour lui plaire, il apprenait par cœur les plus beaux. Sa récompense c’était le sourire de sa mère et sa caresse sur ses cheveux.  Ces moments là n’étaient qu’à lui.

Les années avaient passé, et aujourd’hui, il était devenu un artiste au talent si exceptionnel, qu’il fallait chercher derrière son cachet le message secret de son œuvre. Il aimait travailler dans le silence, peut-être parce qu’il en avait été privé enfant !

Posté dans un fauteuil, un homme élégant n’avait pas encore trouvé la signification d’une de ses oeuvres, mais obstiné, il persistait. Quel était donc le sens caché de cette composition ? Lors de sa dernière exposition, il avait bien tenté, par quelques questions discrètes de lui faire rendre gorge, mais rien n’y avait fait. Il était resté muet.

Aujourd’hui, il lui avait rétorqué que ses œuvres se méritaient et qu’elles n’appartenaient qu’à celui qui savait les déchiffrer. Il aurait aimé savoir ce que son grand-père pensait de ses œuvres, lui, il aurait sûrement tout compris, le silence !

Toute son œuvre était une apologie du silence, mais hélas ! Son papy ne quittait plus sa chambre depuis que le jeune couple, de son enfance, avait déménagé.

 

Maridan Gyres 6/02/2015



06/02/2015
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