Maridan Gyres

Maridan Gyres

Cachée dans ma chambre

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Elle se souvient, hier, encore enfant, elle aimait jouer avec tous les trésors de la nature. La seule à parfaitement comprendre cela, c’était sa grand-mère paternelle. Esther, sa douce, le seul ilot de tendresse de son enfance. La mamy rêvée par tous les enfants. Elle garde en mémoire, la façon de créer un bateau avec une coquille de noix, et une voile avec une feuille de noisetier. D’autres fois elle lui montrait comment attraper les écrevisses qui pullulaient à cet endroit avec une épuisette. Mais ce qu’elle aimait le plus c’était les beaux épis de maïs qui se transformaient en jolies poupées blondes (eh oui, on ne se refait pas) et qu’elle passait des après-midi entiers à coiffer et à habiller de feuilles de chênes et autres ornements.

 

À chaque fois, trop rare, où ses parents la confiaient à cette mamy tendre, c’était une ouverture sur le paradis. Jamais, il ne lui serait venu à l’idée à elle, de la déguiser en petite princesse. Bien au contraire, elle avait dans sa maison de la Sauvain, tout ce qu’il fallait pour qu’une enfant de huit ans puisse se trainer dans la boue, patauger dans l’eau, grimper aux arbres. Grimper aux arbres. Mon Dieu, ce qu’elle pouvait aimer cela. La tendresse de cette aïeule lui conférait des ouvertures vers ses propres désirs. Choses impossibles lorsque sa mère était là.

 

Sa mère, belle femme, grande, mince, blonde, de beaux yeux verts. Ancien mannequin. Sa seule vérité dans la vie : la beauté. Impossible avec elle de jouer les souillons. À quoi pensait-elle, lorsqu’elle lui mettait des robes blanches avec des dentelles pour aller dans le jardin ? Oh ! bien sûr, elle les aimait ces jolies robes. Mais juste le dimanche, quand elle n’avait pas le droit de bouger de la table.

 

La mère la promenait avec fierté dans les rues. Elle était sa poupée. Elle adorait quand les gens lui disaient : vous êtes belles toutes les deux. Comment faites-vous pour que vos enfants soient toujours si propres ? C’est incroyable, nous on n’y arrive pas !

 

Tu parles ! Elle avait à chaque fois envie de hurler :

 

« Elle m’étouffe, m’empêche de vivre, de penser par moi-même, d’être moi. »

 

La mère ce qu’elle voulait c’est un petit clone d’elle, mais l’enfant malingre, brune, aux yeux noisettes ne voulait pas être belle, elle voulait juste vivre, comme tous les autres enfants de son âge. Elle voulait juste être aimée de sa mère.

 

Ils auraient été étonnés tous ces braves gens de savoir, que chaque soir, à la sortie de l’école, son cœur se brisait de voir les autres mamans qui prenaient leurs enfants dans leurs bras, qui déposaient sur leurs joues de tendres baisers. Elle n’avait aucun souvenir de ce genre. Jamais sa mère ne l’embrassait. Jamais une parole tendre. À la maison tout n’était que récrimination.

 

Tu es trop laide, mais qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu pour avoir une fille comme toi ? Mange, tu es trop maigre. Parle, mais pourquoi tu ne parles pas ? Alors elle avait commencé à parler et la mère ne s’était pas demandé pourquoi, l’enfant silencieuse était devenue bavarde. Quels traumatismes avaient induit ce changement ? Non, enfin la vilaine parlait. Et puis elle avait commencé à parler d’elle avec tout un chacun, comme si l’enfant était idiote et ne comprenait pas les mots. Toujours violents, toujours acerbes. Elle avait fini par se convaincre qu’elle n’était pas aimable. Elle avait fini par refermer toutes les portes qui menaient à elle. Dressant des barricades toujours plus hautes.

 

Quand quelqu’un était gentil avec elle, elle en déduisait aussitôt qu’il allait la blesser. Alors, elle coupait court pour ne pas souffrir. Elle amenait quelquefois des copines de classe à la maison. Ses copines, elle les choisissait, blondes, jolies à regarder avec des yeux clairs. Comme si en chacune d’elle, elle espérait retrouver l’amour de celle qui la fuyait.

 

Mais là aussi, elle se flagellait, la mère invariablement lui disait, en parlant de cette amie : « tu vois, c’est une fille comme elle dont j’aurais rêvée. »

 

Et là, encore l’enfant se refermait, toujours plus loin, toujours plus profond, afin de ne plus entendre, de ne plus regarder, de ne plus souffrir.

 

Ses nuits étaient devenues bien plus belles que ses jours. La nuit quand tous dormaient. Elle s’inventait une autre vie. Une vie, avec une mère qui la prenait dans ses bras, une mère qui lui disait des mots doux.

********

 

Le téléphone sonne, qui la sort de ses souvenirs trop douloureux. Elle décroche le portable qui ne la quitte pas. C’est encore, elle. Même là, perdue au fond des bois, elle ne lui offre aucune échappatoire.

 

« Oui maman, que veux-tu ? »

« Où es-tu ? »

« Dans le parc, pourquoi ? »

« Reviens immédiatement, il y a un casting dans une heure à Clichy-Sous-Bois. »

« Je n’ai pas envie d’y aller, je n’ai pas encore eu le temps de me reposer. Dis-leur que je ne suis pas disponible. »

 

Le silence, glacial au bout de la ligne. Puis la voix qui s’étrangle de rage :

 

« Tu feras tes sales commissions toi-même. Tu ne changeras pas, on ne peut jamais compter sur toi. Je me demande bien ce que tous ces gens te trouvent. »

« Rien maman, tu le sais bien, il n’y a que toi de géniale. »

 

Elle a raccroché. Ses mains tremblent. Pour la première fois, elle a un mouvement de révolte. C’est violent cette sensation. Elle ferme les yeux, essaie de se recentrer sur elle, mais c’est difficile. On ne balaie pas comme ça, vingt ans de mauvaises habitudes, vingt ans de soumission.

 

Ses parents avaient confondu rêve et réalité. Et leurs rêves étaient devenus ses cauchemars. Aujourd’hui, elle n’aspire à rien d’autre qu’à ce qu’elle vit à l’instant, là au cœur de ce parc, accolée à cet arbre qui lui transfère sa force comme la bouée qu’on jette au naufragé.

 

Ses larmes coulent lentement sur son visage, elle n’est pas triste. Ce ne sont pas les larmes du malheur, ce sont des larmes de joie, de reconnaissance pour cet arbre qui sait si bien la comprendre et qui lui donne à chaque fois la force de continuer à avancer. Elle a fermé ses yeux et, comme à chaque fois, elle s’autorise à rêver à ce qu’elle veut vraiment. Ses rêves sont si simples lorsqu’elle y prête attention :

 

Une petite chaumière au creux d’un bois, avec un petit jardinet pour y cultiver ses légumes, des lapins qui viennent grignoter ses carottes, des biquettes qui tondent le gazon, un cheval pour promener ses enfants, et ses enfants qui se courent après et qui l’appellent maman. Un mari tendre et affectueux avec qui partager ses bonheurs simples. C’est à tout cela qu’elle rêve tandis qu’au loin sa mère l’appelle en bramant avec colère.

 

Quand aura-t-elle le courage de rompre ses liens ? Elle se dirige le cœur lourd vers le château de ses cauchemars.

 

« Ah ! ça y est, madame la Duchesse a enfin décidé de faire le travail pour lequel on la paie. Profite ma fille, tu ne sais pas jusqu’à quand ces gens voudront de toi. Des belles filles, il y en a plein les rues. Alors, ne fais pas ta difficile, va t’habiller, dépêche-toi. »

 

Silencieusement, elle prend l’escalier monumental qui mène à sa chambre. Chaque marche qu’elle doit monter lui semble infranchissable. Son pas est lourd, pesant, difficile. À quoi bon tout ça ? Il faut qu’elle trouve le courage de l’affronter, de mettre un terme à tout cela.

 

Arrivée dans sa chambre, tout l’attirail est déjà là prêt à être enfilé. La jolie robe blanche, les manchons de dentelles grises. Elle se pare de tous ces oripeaux et soudain quelque chose craque en elle. Sans réfléchir, elle prend une grande valise dans son armoire, met dedans les deux seuls jeans qu’elle possède, quelques petits hauts sans prétention, une paire de baskets qu’elle a achetée en cachette. Elle prend son sac à main, sa brosse à cheveux, sa brosse à dents. Elle ignore où ses pas vont la conduire, mais une chose est sûre. Elle ne fera plus un seul casting de tout le reste de sa vie.

 

Elle descend légère soudain l’escalier trop luxueux pour elle, avise le regard satisfait de sa mégère, lui rend son sourire avec une jubilation intérieure.

 

« Quel plaisir de te voir raisonnable ! Je prends mes clefs et je t’accompagne. »

« Inutile maman, j’irai plus vite seule. Je sais que tu n’aimes pas l’autoroute. Moi si, à ce soir. »

 

Elle dépose l’ultime baiser, celui dont sa mère se souviendra avec rage. Elle pose la valise dans le coffre. Referme la portière et prend la route. Venue du fond des âges un cri primal lui sort du ventre et retenti dans sa voiture.

 

« Je suis libre ! »



27/01/2014
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