Maridan Gyres

Maridan Gyres

Voyage en eaux troubles

Il fut pris d’une panique étrange, comme s’il était mort et que personne ne l’avait prévenu. Mais qui pourrait vous dire à quelle heure tombe l'heure de votre mort ? Alors, à quoi bon songer à ces questions inutiles et trop souvent sans réponse ? Il avait perdu depuis longtemps l'habitude de penser à des choses qui lui obscurcissait l'esprit et le laissait au final épuisé et désabusé. La solitude qui pourtant avait été sa seule compagne durant tant et tant d’années n'avait pas réussi à le libérer de ses pensées importunes. Il avait fait de sa vie une vaste étendue déserte où nul ne pouvait pénétrer sans prendre le risque de se perdre. Il était habité par une haine indescriptible et ce poids qui lui pesait sur l’âme ne lui offrait aucune échappatoire. Il avait tenté, bien maladroitement, de se débarrasser de ses chaînes qui entravaient ses pas. Mais peut-on jamais se dépouiller de la rage qui a pris corps dans un passé enfantin ? La suie de son enfance… Les images reviennent avec violence, tout y est noir, sombre comme dans l’antre du démon… Il étouffe soudain, alors que la température extérieure n’excède pas les deux degrés. Une peur irraisonnée s’empare de lui, il sait de manière instinctive que ces souvenirs-là doivent demeurer emmurés dans les limbes de son passé sous peine de le submerger et de l’anéantir. Et ce cœur qui bat, qui bat, qui bat ! Il le sent qui s’emballe sous le poids des terreurs disparues ou plutôt éteintes aujourd’hui… Ces angoisses d’une inutilité irréfutable, mais hélas toujours présentes. Combien de fois avait-il eu l’envie furieuse d’en finir ? Il ne le savait plus. D’ailleurs, il y avait cette arme qui ne le quittait pas. Il avait laissé son regard se poser sur la table. Le pistolet était là, ami silencieux et prêt à mettre un terme à ses souffrances. Combien de nuits obscures à naviguer dans les eaux noires des rémissions enfantines lui faudrait-il encore, avant de franchir ce dernier pas ? Il l’ignore, comme il ignore si sa vie a un sens. L’obscurité qui règne dans cette maison abandonnée, où il se terre depuis si longtemps, lui apporte un semblant de réconfort. Mille fois, il aurait pu mettre un terme à tout cela. Il y avait eu des femmes prêtes à tout, pour lui redonner le goût de la vie de l’amour, mais peut-on vraiment se sortir des cauchemars d’une enfance sacrifiée ? Des émotions diverses s’emparent à nouveau de lui, non ! Pitié, ne pas se souvenir, ne pas laisser remonter ces vestiges enfouis, enterrés si profond qu’ils ont perdu leur pouvoir de destruction massive… C’était hier, ou peut-être encore plus loin, il revoit avec tant de précision ce moment où… La larme emprunta le réseau sinueux des rides de sa joue. Tant de douleurs accumulées, tant de mots non-dits, tapis depuis des années sous une chape de plomb. Et elle, astre lumineux, douce comme un matin de printemps, tendre comme la caresse d’une mère… La mère… Oh ! Non ! De grâce, tout, mais pas cela… Cette panique étrange qui s’était alors emparée de lui, comme si… comme si le monstre qu’il avait dû vaincre risquait de réapparaître… Mais peut-on vraiment revenir du néant ? Il l’avait plantée là, au milieu de ce magnifique hôtel, où il avait prévu de lui faire l’amour toute la nuit… Il revoit aujourd’hui encore, ses yeux magnifiques, clairs comme un ciel d’été, il y lit l’incompréhension qui les avaient écarquillés lorsqu’il s’était levé d’un mouvement souple et qu’il l’avait brutalisée… Brutalisée alors qu’elle pensait lui annoncer une merveilleuse nouvelle, il allait être père. Elle avait lâché le mot maudit, honni… Sans comprendre pourquoi, ce qu’elle pensait être une joie pour lui avait réduit tous leurs rêves d’avenir à néant. Il s’était éloigné en titubant, trop secoué pour dire un mot, pour expliquer pourquoi… Non, il n’en avait pas eu la force, il avait été lâche et il ne savait plus comment il pourrait se racheter. Comment Héléna pourrait-elle lui pardonner son abandon ? Cette maison où il s’était réfugié était la maison de son enfance. Elle était totalement délabrée, la végétation avait repris ses droits réduisant la magnifique demeure en une ruine titubante. Qui pouvait savoir aujourd’hui quels drames avaient hanté ses murs ? Il était assis là, sur ce canapé moisi, l’œil rivé sur la porte entrouverte qui ne lui offrait que la vision navrante du néant. Il ferma les yeux, ne plus voir, ne plus sentir, ne plus espérer, ne plus souffrir. Sa main chercha à tâtons l’arme posée sur le petit guéridon près de lui. Et soudain, sa main fut prise dans un étau. Il garda ses yeux clos. La main qui tenait la sienne était si douce, si apaisante. La chaleur qui en émanait redonnait vie à son pauvre cœur. Il avait peur d’ouvrir les yeux… Lentement, ses lèvres vinrent épouser ses yeux en une caresse d’une inénarrable douceur. Et il sut combien le chemin qu’ils allaient entreprendre tous les deux serait beau et parsemé de fleurs. Elle ne l’avait pas laissé fuir. Comment avait-elle eu connaissance de ce lieu ? Il ne lui en avait jamais parlé. Il ouvrit enfin les yeux et croisa son regard chargé de larmes… - Pourras-tu jamais me pardonner ? - Te pardonner quoi ? D’avoir eu peur de nous blesser ? Il se leva, et main dans la main, ils quittèrent le lieu maudit de son enfance. Plus tard, elle lui dirait comme elle avait trouvé belle cette vieille bâtisse, combien, ils pourraient à eux deux effacer tous les vilains souvenirs et bâtir un avenir radieux pour leurs enfants, car il l’ignorait encore, mais elle portait des jumeaux. Demain… Demain, elle le lui dirait, mais ce soir n’appartenait qu’à eux deux, Dieu merci, elle était arrivée à temps.
 
Maridan 16/11/2014


16/11/2014
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