Maridan Gyres

Maridan Gyres

L'amour pour unique horizon - 20 premières pages de mon roman

15 Juin 2003 – Emeline

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Je suis partie très tôt ce matin afin d’être à l’heure pour ma réunion hebdomadaire. Je n’imaginais pas qu’une rencontre fortuite allait bouleverser ma journée.

 

J’ai trente-cinq ans, j’habite Saint-Germain-des-Prés dans un petit appartement coquet de deux pièces. Il est situé au-dessus du restaurant l’Apollinaire. Ce dernier est devenu ma cantine et j’aime y prendre mes repas chaque soir en rentrant du bureau.

 

Ce matin, une fois de plus, je me suis levée aux aurores. À six heures, je finissais mon café et ma tartine de confiture lorsque ce maudit réveil a sonné le départ.

Je me suis précipitée pour prendre une douche rapide et je me suis maquillée légèrement. J’ai enfilé une paire de bas, une chemise blanche, et mon tailleur noir, très bon chic bon genre, pour me rendre crédible aux yeux de nos clients japonais très à cheval sur les Codes. Mon jean de tous les jours n’aurait pas été approprié, et mon patron a tenu à me le rappeler, hier soir, avant de partir.

 

Une fois habillée, j’ai sauté dans ma petite automobile et me voilà fonçant à travers les rues de Paris pour rattraper mon retard.

 

J’arrive sur le pont du Châtelet, où je découvre un embouteillage monstre. C’est fichu, je ne rattraperai pas le temps perdu ce matin, bien au contraire.

 

Je m’empare de mon téléphone portable et j’appelle mon boss pour le prévenir, afin qu’il démarre la réunion sans moi. Coincée au milieu des voitures dans les deux sens de la circulation, je commence à observer les passagers des autres véhicules, pour passer le temps.

 

Machinalement je commence par la voiture à ma gauche. Il y a là un couple qui s’engueule copieusement, se fichant d’être vu, tout à la colère qui les dévore. Ils ne voient rien, ne ressentent rien, sinon les vagues grondantes de la fureur qui monte en eux. La femme pleure tandis que son compagnon vocifère. Gênée d’avoir surpris cela, je détourne mon regard.

 

Dans cet autre véhicule, je vois une maman avec trois enfants qui vont à l’école, les cartables sont sur leurs genoux. La mère ne cesse de regarder sa montre et de soupirer. Je passe ensuite à la voiture qui est à mon côté et soudain mon cœur s’emballe, je n’ai plus de souffle. Mes jambes se mettent à trembler et j’ai du mal à respirer. Je viens de prendre un uppercut géant au creux de l’estomac.

 

Loïc, mon premier amour ! Non ! Cela ne peut pas être lui… Pas après une si longue absence. Pas après vingt ans. Je dois rêver !

 

 

J’avais quinze ans, nous nous aimions follement, comme on s’aime à cet âge-là. Sans mesure, sans retenue, nous étions totalement investis vers notre amour qui nous semblait éternel.

 

Il avait trois ans de plus que moi. À dix-huit ans, c’était un jeune homme brillant, merveilleux à mes yeux. Il était musicien, jouait divinement de la guitare. Poète également, il ne se passait pas un jour, sans qu’il ne m’écrive un petit mot tendre, une ballade, une chanson.

 

Il m’appelait sa muse, je l’appelais mon troubadour. Le monde nous semblait avoir été créé pour nous, pour notre seul plaisir. Tout nous enchantait.

 

Mon regard se tourne à nouveau sur le véhicule arrêté à côté de moi, nos voitures sont dirigées dans des sens opposés. Soudain, je ne souhaite plus que la circulation reprenne. Le flot de larmes, que je croyais définitivement asséché après toutes ces années, a rouvert ses vannes et il se déverse comme un raz de marée sur mon visage fardé.

 

Le conducteur s’est tourné vers moi, il m’observe. Je vois dans un premier temps de la surprise dans ses yeux, puis de la stupéfaction. Nos vitres se baissent dans un même élan.

 

« Emeline ? Est-ce bien toi ? »

 

« Loïc ? C’est impossible ! »

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D’un même mouvement, nous ouvrons nos portières et nous nous jetons l’un sur l’autre dans une étreinte passionnée, comme deux naufragés qui retrouvent leur port d’attache après avoir dérivé sans fin. Ses lèvres se sont posées sur les miennes. Elles ont le goût, la saveur et la chaleur du passé.

 

Enfin ! Je vis à nouveau.

 

15 juin 1985 – La mère de Loïc

 

Lorsqu’il lui avait parlé d’elle, la rage l’avait prise, elle ne l’aimerait pas, elle ne voulait pas de cette fille dans sa famille. Elle avait totalement retourné son imbécile de fils.

 

Lui, l’idiot, il n’avait rien vu venir. En un mois, elle l’avait transformé. Lui, le sombre, lui, le taciturne, elle l’avait vu s’adoucir, se liquéfier. Et cela, elle ne le supportait pas.

 

Aujourd’hui, il l’a amenée à la maison. Elle le regarde, il ne la quitte pas des yeux. Il écoute, les yeux grands ouverts, dans un silence quasi monacal, le flot ininterrompu des mots qui se déversent, qui coulent, inondent et les submergent. Elle a juste envie de lui hurler de se taire qu’elle ne veut plus l’entendre.

 

Lui, le crétin, il la bade ! Il boit ses mots comme si la vérité du monde jaillissait de sa bouche. Il sourit.

 

Ce sourire, elle en crève ! Elle a juste envie de le lui arracher à coups de poing. Il ose lui sourire à sa table !

 

Elle le revoit, hier encore ; hier quand il ne l’avait pas encore rencontrée, hier, alors qu’il ignorait encore qu’elle existait. Il avait toujours été sombre, ce fils. Il ne souriait jamais. Elle se sentait souvent jugée par son regard. Mais il ne disait jamais rien. Elle s’était souvent demandé s’il n’y avait pas eu confusion à la maternité. Même son mari devait y penser. La première fois qu’il avait vu son fils, il s’était étonné de la couleur de ses yeux :

 

« Il n’y a pas d’yeux verts dans ma famille »

 

Il lui avait jeté ses mots à la figure avec violence et cela l’avait blessée. Elle savait bien, elle, qu’il était son père. Pourquoi en doutait-il ? Puis, un jour, elle avait bien regardé son propre père et vu ses yeux verts, à lui aussi, et soudain son cœur s’était fait plus léger. Elle ne l’avait jamais remarqué avant ce jour. C’était donc de son côté qu’il avait hérité de ses yeux là !

 

Elle revient au présent. L’autre parle encore. Elle la saoule. Elle la regarde, tandis qu’elle s’agite, bouge ses mains. Elle n’entend plus ce qu’elle raconte. Elle lui sourit, et machinalement elle répond à son sourire. La gourde ne remarque rien, mais pas lui. Lui, il a compris, il sait déjà que sa mère n’aime pas cette fille. Il a vu que son sourire n’avait pas atteint ses yeux. À nouveau, il s’est assombri. Elle le retrouve, c’est celui-là son fils. Ce garçon sinistre qui ne sourit jamais. À celui-là, elle sait faire face, elle a appris à faire avec.

 

Lorsqu’ils étaient venus, tous les deux, pour la première fois, elle reprisait avec son ex petite amie, la gentille Laurence. Il n’avait pas aimé la retrouver là. Mais elle, elle était chez elle, elle invitait qui elle voulait. La petite avait fui devant l’autre.

 

Elle avait posé l’œuf et la chaussette, rangé l’aiguille et le fil dans la boîte à couture, l’avait embrassée. Elle avait vu disparaître la belle-fille dont elle rêvait. Celle avec qui elle aurait pu partager, les travaux d’aiguille, mais aussi tout le reste.

 

L’autre s’était pointée avec un grand sourire, un immense bouquet de fleurs, un gros gâteau et pire que tout le reste, une grande gueule !

 

Lui, tout ému, il lui avait juste dit :

« Maman, je vais vivre avec Emeline ».

 

Ce sourire béat planté sur sa figure, c’était une insulte pour elle. Pourquoi souriait-il comme ça ? Elle ne l’avait jamais vu sourire comme ça avant. Même pas quand il était avec la petite, l’ex, qui lui plaisait tant à elle.

 

Ils avaient mangé chez eux. Dans leur hôtel. Elle avait bien vu comment elle minaudait, la garce. Même son mari avait paru sous le charme. Lui aussi avait plaqué un sourire stupide sur sa figure. Il lui avait caressé le bras, elle l’avait vu. L’autre, elle n’avait même pas réagi. Elle avait voulu lui apprendre à repriser des chaussettes, lui montrer une chose utile. Elle avait tenté de lui montrer, mais rien à faire. Elle lui avait clairement fait comprendre que la couture et elle, cela faisait deux. Et qu’elle n’aimait pas cela. Elle aurait pu avoir la politesse d’essayer, mais visiblement ça ne l’avait même pas effleurée.

 

« Moi, quand mes chaussettes sont percées, je les jette ! »

 

Petite conne ! Pourquoi les jeter quand on peut les réparer ? Elle avait eu une furieuse envie de la gifler, de faire disparaître son air suffisant. Ah vraiment ! Il avait gagné le gros lot avec celle-là! Visiblement, il ne pourrait pas compter sur celle-là pour soigner son linge.

 

Elle, elle s’occupe d’un hôtel de vingt-trois chambres. Pas question d’être fainéante, le travail n’attend pas.

Levée tôt le matin à six heures, elle prépare le petit déjeuner. Sept heures, son mari part travailler. Huit heures elle pousse les gosses dehors, l’un part pour l’école, l’autre va travailler. Neuf heures, elle doit nettoyer les chambres, les douches et les toilettes communes. Quand elle a fini, elle part faire les courses, range tout en rentrant, prépare le repas de midi. À midi son mari revient et ils déjeunent ensemble. Une heure plus tard, il repart au travail, et elle recommence : vaisselle, rangement, préparation de la collation de seize heures trente et du repas du soir. À présent, il est temps d’attaquer la comptabilité, les papiers de l’hôtel. Les jours sans comptabilité, elle va faire les courses. En général, elle est libre de seize à dix-sept heures. C’est le moment où elle reprise les chaussettes, répare les vêtements. Quand elle n’a pas de travaux d’aiguille, elle brode des canevas. Elle en a un sur lequel elle travaille depuis plus de vingt ans. Il est tout au point de croix. Et puis c’est déjà dix-sept heures, son mari rentre et c’est un moment qui n’appartient qu’à eux.

 

Ils sont là, tous à table à dix-neuf heures. Après avoir tout nettoyé, elle ne traîne pas. Elle a sa journée dans les pattes, alors elle part se coucher. Elle ne chôme pas, elle !

 

Quand elle en avait parlé à table, elle n’avait pas senti, de sa part, un grand intérêt pour le sujet. Elle oublie que si elle épouse son fils, il faudra bien qu’elle lui donne un coup de main à l’hôtel. Non, décidément, elle ne lui plaît pas ! Et puis c’est quoi, cette grossièreté, elle n’arrête pas de dire des gros mots, elle est vulgaire. Elle parle trop, elle n’écoute pas. Et l’autre qui la regarde en bayant aux corneilles ; il m’énerve, cette andouille !

 

Je sers le repas, elle a l’air d’aimer ; d’ailleurs, elle le dit. Elle m’a apporté des fleurs - c’est bizarre ça ! Pourquoi m’offre-t-elle des fleurs ? Elle veut m’acheter ? Elle rêve ! Et puis mon mari qui n’arrête pas de lui sourire lui aussi, j’ai envie de l’étrangler, il ne perd rien pour attendre, on règlera nos comptes quand ils auront dégagé. Elle est dans la séduction la gueuse, elle a l’air à l’aise, se sent chez elle quoi ! T’inquiètes, petite garce, je t’ai à l’œil moi !

 

Quand ils partent enfin, elle dit à son mari tout ce que cette fille lui inspire, mais lui, il lui dit de laisser faire ; qu’on verra bien ! Lui il pense que son fils la larguera dès qu’il l’aura sautée. C’est tout ce qu’elle espère. Alors, en attendant, elle jouera la comédie. Elle aussi, elle peut lui faire des grands sourires, cela ne l’empêchera pas de penser.

 

15 juin 2003 - Emeline

 

Les autres véhicules se sont remis en route et les klaxons furieux nous invitent vigoureusement à bouger. Mais comment le pourrions-nous? Pendant dix-huit ans, je l’ai imaginé à travers tous les hommes qui croisaient ma route. Je ne veux pas le perdre à nouveau. Vite, il me gribouille son numéro de téléphone sur un papier. Aussi vite je lui tends ma carte professionnelle. Puis, je cherche frénétiquement une place de parking pour pouvoir m’arrêter, me serrer à nouveau dans ses bras.

 

 Je refuse de le voir disparaître à nouveau, mais je deviens folle à tourner ainsi en rond. Peut-être est-il marié ? Peut-être a-t-il des enfants ?  Peut-être est-il déjà en route vers un futur loin de moi. Toutes ces questions sans réponse me taraudent, alors je saisis mon portable et je l’appelle. Son numéro sonne occupé, il va m’échapper.

 

Je ne le reverrai pas. J’ai beau savoir qu’il est interdit de téléphoner au volant, je réitère mon appel. Je me moque de la loi, je n’ai plus qu’un seul objectif : le retrouver ici et maintenant. Je me fous de tout sauf de lui.

 

Encore occupé.

 

Dix-huit ans que je vis en apnée. En une seconde, en un baiser, il a redonné vie à mes poumons. Je respire à nouveau. Son baiser a eu le goût des bonheurs anciens, le goût de l’amour perdu et retrouvé. Je dois m’assurer que je n’ai pas rêvé. Son numéro est toujours occupé.

 

Enfin une place ! Vite, je gare ma voiture. Bien que très en retard, je stoppe mon véhicule et je descends. Je reprends mon portable. À cet instant il se met à sonner. C’est lui. Il est là, à deux rues de moi. Lui aussi a garé son auto dans la rue parallèle à la mienne. Je lui dis de ne pas bouger, que j’arrive à sa rencontre.

 

30 juin 1985 - Loïc

 

Nous avons enfourché nos vélos et nous sommes partis dans les bois. J’ai pensé à prendre une couverture avec moi. J’ai préparé un panier de pique-niques, pris des boissons et des fruits, et placé le tout dans le panier de mon vélo.

 

Toi, tu as préparé des sandwichs et une grande salade niçoise. Puis, j’ai pris ma guitare en bandoulière. En route, nous nous sommes arrêtés à la boulangerie, pour acheter deux religieuses au café. Nous allons pédaler longtemps, pour nous enfoncer profondément dans la forêt. Nous sommes persuadés qu’en allant le plus loin possible, nos parents ne nous retrouveront pas.

 

Mes parents ont décidé de déménager, emportant avec eux tous nos rêves, nos espoirs pour le futur, sans même nous demander notre avis.

 

Après une bonne heure de route, nous avons trouvé une jolie clairière perdue loin de tous les chemins forestiers. Au fin fond de ces bois, plus de repères sinon ce magnifique ciel bleu sur nos têtes. J’allume un feu, puis je fais griller les saucisses que tu veux rajouter à ta salade. Nous nous régalons de ce repas que nous avons préparé avec tant d’amour. Nous sommes seuls au monde.

 

Je prends ma guitare et je te chante toutes les chansons que tu m’as inspirées. Longtemps après que le feu se soit éteint et la nuit tombée, nous nous sommes endormis, serrés dans les bras l’un de l’autre. Toutes ces émotions accumulées ces derniers jours nous ont épuisés. C’est ma caresse sur ton visage qui t’a réveillée.

 

Nos yeux se sont croisés et nous nous sommes aimés pour la première fois, heureux de n’être plus qu’un. Tu es devenue une femme dans mes bras. Nous sommes persuadés qu’à présent, nos parents n’oseront plus nous séparer.

 

15 juin 2003 - Emeline

 

Ce fut une cruelle erreur. Tandis que tous mes souvenirs me reviennent en mémoire, je l’aperçois. Il allonge le pas vers moi, et puis son regard me retrouve, il court vers moi,  me soulève dans les airs et me fait tourner autour de lui. Ses bras m’enserrent plus solidement que des chaînes.

 

Pour la première fois depuis dix-huit ans, je retrouve enfin mon intégralité. Vivante, vibrante, heureuse comme je pensais ne plus jamais en être capable. Je me noie dans l’eau limpide de ses yeux amoureux comme en mes souvenirs. J’ai retrouvé mon port d’attache. Je l’embrasse frénétiquement, comme si toute ma vie en dépendait, il me rend chacun de mes baisers avec la même ferveur. Nos bouches se sont reconnues, elles se conjuguent à nouveau au présent, à la vie, à l’amour.

 

L’oxygène qui m’est rendu à cet instant me donne l’envie de croire que tout est possible, que lui aussi n’a pas eu de vie sans moi, que pour lui aussi les jours ont été mille fois moins beaux que ses nuits. Ces nuits, où je m’étais inventé une île où nous nous retrouvions pour nous aimer, sans parents, sans contraintes, sans tabou, sans obstacle de quelque nature que ce soit.

 

Je ne veux plus que tu me quittes, jamais ! Nous ne savons pas, ni l’un ni l’autre, par où commencer. Nos pas se conjuguent au pluriel, ils se sont réadaptés les uns aux autres, ils reprennent nos jeux enfantins, comme s’ils rejouaient la partition interrompue il y a dix-huit ans, mais si bien sue, qu’elle a repris naturellement, à l’endroit même où elle avait été suspendue.

 

La ville est à nous, le monde est notre maison, le ciel notre témoin. Nous marchons simplement, sans un mot, ils sont inutiles. Personne n’interrompra ces retrouvailles : Dieux, soyez vigilants, car je tuerai quiconque s’interposera.

 

15 juin 2003 – Loïc

 

Moi aussi, mon aimée, je renais à la vie à chacun de tes baisers. Moi aussi, je t’ai cherchée, en vain, toutes ces années. J’ai cru devenir fou. Je me suis enfui de chez mes parents à vingt ans, je suis revenu vers toi, mais vous aviez déménagé sans laisser d’adresse.

 

J’ai tenté en vain de trouver quelqu’un qui puisse me dire où tu étais partie. J’ai fini par me rendre à l’évidence. Je suis remonté sur Paris, où j’ai trouvé un emploi de barman. Ma seule idée était qu’il fallait que je te retrouve. Plus une note ne sortait de ma guitare, plus un mot ne sortait de ma bouche.  J’ai haï mes parents. Je ne leur ai jamais pardonné de m’avoir séparé de toi. J’avais perdu mon âme en te perdant.

 

Durant dix longues années, je suis passé de femme en femme, te cherchant à travers elles. J’ai essayé de ne pas être cruel, je ne leur ai jamais rien promis. Certaines sont devenues des amies.

 

J’étais désespéré, et te voilà enfin ; tu es là, ma quête est finie. Je tiens ta main blottie au creux de la mienne, je la sens palpiter, vibrer de la même fièvre que celle qui me consume. J’aimerais te dire toutes ces heures passées à te rechercher, toutes ces nuits passées à te rêver. Mais les mots sont coincés au fond de ma gorge, je ne peux que te serrer les mains, me plonger dans l’azur de ton regard, dans la blondeur de tes cheveux.

 

J’aimerais retrouver mon souffle pour te raconter la douleur qui ne m’a pas quitté tout au long de ces années, me laissant croire, à certains moments, que j’allais sombrer dans la folie !

 

Je reste silencieux, savourant comme toi nos retrouvailles. Je goûte le plaisir de cet instant avec gourmandise. C’est une gouleillance qui m’inonde la gorge d’un élixir savoureux et enivrant. Je te déguste dans ce silence. Nos mains s’étreignent, nos doigts se nouent. Ils semblent avoir fusionné.

 

À quoi bon mettre des mots sur cette flambée de nos cœurs enfin réunis ? Car ils brûlent, mon amour, de toute cette séparation cruelle, qu’un destin facétieux vient d’anéantir. Je sens ta tête sur mon épaule, comme si de tout temps sa place avait été là, et je suis heureux tout simplement.

 

J’avance dans les rues de Paris, comme si c’était l’Eden qui venait de m’ouvrir ses portes.

 

15 juin 2003 - Emeline

 

Comme la ville est belle, près de mon amour. Tu es silencieux près de moi, une feuille ne se glisserait pas entre nous. Nous nous recomposons un présent dans l’instant. Je pose ma tête sur ton épaule. Je sens ton eau de toilette qui fleure bon le citron et le chèvrefeuille. C’est une odeur qui m’entoure et me protège du monde extérieur. J’ai retrouvé mon cocon, la place à laquelle, depuis la nuit des temps, j’étais destinée.

Je t’ai quitté adolescent, je te retrouve homme. J’embrasse ton visage de mon regard, je te redécouvre, ton front est large et puissant, ta mâchoire volontaire. Ta bouche est toujours aussi belle, ses lignes fermes ne cessent de me butiner comme une abeille enivrée par tout le pollen récolté. La pulpe de tes lèvres m’attire moi aussi, et je te rends tes baisers en marchant toujours. Tes yeux sont d’un vert kaki qui m’émeut toujours autant.

 

Mon portable ne cesse de sonner. Je sais qu’il y a mon patron au bout du fil, mais ce moment n’appartient qu’à nous. Je n’ai plus de temps à lui consacrer. Le monde peut s’écrouler, je m’en fiche comme de ma première chemise. Il ne sera pas dit que j’aurai été celle qui aura interrompu la magie de cet instant. Au diable mon patron, les Japonais, ma mission et le reste du monde.

 

J’ai quinze ans et je t’aime.

Juillet 1985 – Grand-mère

 

Mamy, comme tu me manques ! Que de souvenirs merveilleux attachés à ton doux visage ! J’aimerais que tu sois là, que je puisse te parler de Loïc, ce garçon qui me chamboule tellement. Il est si doux, mamy ! C’est un miracle. Pas un jour où je ne crève de ne pas pouvoir te le dire ; alors je tiens ce journal où je te fais part de tous mes petits et grands bonheurs.

 

Tu te souviens de nos longues conversations devant la cheminée ? Que j’aimais t’entendre me raconter ta jeunesse, les frasques incessantes de papy qui aimait un peu trop les femmes. Tu  l’aimais tant que jamais tu n’as proféré le moindre reproche. Et pourtant, il t’arrivait de le voir, en photo sur le journal, au bras d’une femme qui n’était pas toi. Il plaisait beaucoup aux starlettes de tout poil, aux danseuses qui aimaient son côté ténébreux. Toi aussi tu avais aimé le boxeur avant d’aimer l’homme. Alors tu comprenais tout.

 

Comme tu me manques, mamy ! Tes bisous, tes câlins étaient les seuls trésors de mon enfance. Ils ont disparu avec toi. Mais il me reste dans le cœur l’image de ton sourire, l’odeur de ta peau et plus que tout, nos longues journées, passées à la Sauvain avec la Marie-Louise.

 

Toutes les deux, vous aimiez à parler de tout et de rien, comme le font les vieilles amies. Et moi j’étais là, les deux mains tendues, tandis que tu détricotais les fils des pulls devenus trop petits. Grâce au fil que tu enroulais autour de mes bras, je savais que très vite, j’aurais un nouveau tricot, qui ferait pâlir d’envie toutes mes copines de classe. Qu’ils étaient beaux tes tricots, mamy ! J’aimais être là, à tes pieds. Toute la tendresse du monde passait à travers ce fil qui s’enroulait autour de moi comme une caresse.

 

Tu te souviens ! Tu t’interposais entre les coups et moi. Après j’avais mal à l’âme, parce que je voyais les bleus fleurir sur ta peau diaphane et je m’en voulais affreusement de t’avoir infligé cela. Mais toi, tu restais sereine, tu me passais la main sur la tête et cela me gonflait le cœur de reconnaissance.

 

Et puis, il y a deux ans, tu m’as quittée, le cancer est venu, sournois, vicieux et il t’a emportée si vite, sans même me laisser le temps de te dire au revoir, de te dire combien tu avais illuminé mon enfance. Je sais mamy, qu’à présent, tu as découvert la profondeur de mes sentiments pour toi ! C’est toi qui fus ma seule mère.

 

À qui je peux raconter ce qui a suivi, sinon à toi ?

 

Loïc et moi étions si bien. Le réveil avait été brutal. J’étais dans ses bras, tellement heureuse, couchée auprès de lui. Ce sont les gendarmes, alertés par nos pères respectifs, qui nous avaient retrouvés. Ils nous ont ramenés, l’un et l’autre, auprès d’eux. Ils l’ont éloigné de moi, ne lui laissant aucune chance de me dire au revoir, d’échanger une adresse ou un numéro de téléphone. Ils l’ont arraché à mes bras, sans même nous laisser le temps d’échanger un dernier baiser.

 

Dans la voiture qui me ramenait chez mes parents, les flics écoutaient le Top 50. Foreigner chantait « I want to know what love is » et je pensais que je savais bien, moi, ce qu’était l’amour.

 

Puis une fois enfermée dans ma chambre ce fut Francis Cabrel et sa chanson « encore et encore » et comme dans la chanson, je me suis mise à sursauter, à partir de ce jour-là, à chaque bruit de portière qui claquait. Espérant en vain, que ce soit Loïc qui revenait me chercher.

 

Mais si une chanson résume parfaitement l’attente qui a suivi c’est bien celle de Simply Red « Holding back the year » Dieu m‘est témoin que je l’ai retenue cette belle année. C’est d’ailleurs elle qui m’a permis de tenir jusqu’à ce jour béni où je te retrouve mon amour.

 

15 juin 2003 – Emeline

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illustration : 

Nos pas nous ont menés au bord des quais de la Seine. Je te raconte la musique qui m’a aidée à tenir. Le pont Alexandre semble avoir été mis là pour servir d’écrin à notre amour. Paris est une ville magnifique dont je ne me lasse pas. J’aime ses quais, l’île de la Cité, ses monuments et ses ponts, tous plus beaux les uns que les autres.

 

Je laisse mon imagination vagabonder, inventer des histoires autour de chacune de ces belles réalisations, m’imaginer les hommes qui ont su produire à l’époque, avec si peu de moyens, des monuments aussi grandioses. Paris regorge de lieux tenus secrets, ils sont dissimulés çà et là. Un jour je t’emmènerai à leur rencontre pour les redécouvrir à travers ton regard.

 

 J’ai appris à aimer chaque pierre de cette ville, chaque jardin, ils sont si nombreux. Sans toi, je conduisais ma vie sans but précis, me rattachant à chaque jour par ces écrins précieux où je nous imaginais. J’ai écumé les jardins parisiens, puis je me suis promenée autour de Paris. Certains ont nourri mes poèmes, mes peintures et toutes mes divagations amoureuses.

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Le Parc Monceau et les jardins du Luxembourg, le jardin d’acclimatation, l’extraordinaire Giverny et sa palette colorée de mille fleurs. Mais sans conteste possible, l’objet de tous mes fantasmes rapportés à toi est bien celui des Buttes Chaumont. Que d’heures passées en son sein, à t’imaginer et te sentir si proche, et si loin pourtant !

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Souvent je m’asseyais au bord du lac et je nourrissais les canards, je leur parlais de ton absence, et plus d’une fois, je m’imaginais qu’ils me répondaient qu’un jour tu serais près de moi. Les gens qui passaient alors devaient penser que j’avais un grain de folie, car lorsque je parlais avec les canards, ceux-ci se mettaient à caqueter comme des fous. Bien entendu, j’étais la seule à décrypter leur message d’encouragement.

 

Je nous ai rêvés assis au Belvédère, je nous ai vus dévaler en des galipettes endiablées toutes ses collines. Ce lieu a bercé mes rêveries langoureuses et amoureuses comme à quinze ans. Il m’a permis de t’attendre jusqu’à ce jour.

1er août 1985 – Loïc

 

Ma mère avec sa jalousie maladive, dès que j’avais une copine, avait très bien compris qu’entre toi et moi c’était du sérieux ; elle était ravie de m’éloigner de toi. Cette joie mauvaise qui brillait dans ses yeux m’anéantissait. Comment mon père avait-il pu tomber amoureux d’une mégère pareille ? Cela reste, aujourd’hui encore, un mystère pour moi.

 

Nous étions arrivés à Paris deux jours après notre déménagement. Les premiers jours avaient passé dans un flou total. Mes bras déchargeaient les cartons, ma bouche s’ouvrait et se fermait pour manger. Mais plus un mot ne franchissait mes lèvres. Ma mère avait fini par s’en agacer et les réflexions avaient commencé à tomber :

 

 « Cette fille ne valait rien, elle n’était pas digne de toi. À quoi ça rime cette tête d’enterrement ? Des jolies filles à Paris, il n’y a que cela. On n’a jamais vu un adolescent de dix-huit ans s’amouracher d’une gamine. Je te rappelle qu’elle est mineure. Je suis sûre que cette petite est une traînée. »

 

À ces mots j’avais failli l’étrangler. Mon père était intervenu pour la première fois, la sommant de se taire.

 

Elle ne me l’avait jamais pardonné. Pas une seule fois, en vingt ans de mariage, il ne s’était opposé à elle. Il était follement amoureux d’elle. Mais il voyait à quel point je souffrais, il ne voulait pas m’enfoncer davantage. Il avait tenu bon. Dès que j’étais parti rejoindre ma chambre, j’avais entendu ma mère hurler sa colère. Elle ne supportait pas ma mine de déterré, j’étais un idiot. Bref, quand j’en avais eu assez d’entendre ses vacheries, j’étais sorti.

 

J’avais passé trois jours loin de chez mes parents, noyant mon chagrin dans l’alcool. Je n’en étais pas très fier. C’est aussi à ce moment-là que j’avais découvert que les mots ne venaient plus. J’étais comme un puits sans fond totalement asséché. Je les sentais tapis là, au creux de mon ventre, brûlant mon âme, mais rien ne venait. Je n’arrivais plus à les ordonner. Au bout de trois jours, épuisé et fauché, je n’avais pas eu d’autre choix que de rentrer chez eux.

 

Mon père m’avait accueilli à bras ouverts, mais pas elle. Ce jour-là s’était ancrée l’idée que je portais en moi depuis six ans, à savoir qu’elle n’était plus ma mère. Elle avait perdu ce droit dans le regard hostile qu’elle avait alors posé sur moi.

 

 

Je n’ai jamais eu à regretter ma décision. Enfant, j’avais souvent eu mal à ma mère1. Mal de ne jamais recevoir un encouragement ou une parole de tendresse. Mal de toutes les tortures mentales qu’elle m’infligeait. Mal des coups qu’elle faisait pleuvoir sur moi quand je n’avais pas répondu à ses attentes. Je savais qu’à jamais, je porterai cette blessure, celle de ne pas avoir eu de mère. C’était comme une tache indélébile qui me poursuivrait jusqu’à ma mort.

 

Un jour elle me demanda qui j’aimais le plus, elle ou mon père. Comment peut-on poser une question pareille à un enfant ? Surtout quand on a le caractère de ma mère. À l’école, on me lirait quelques années plus tard le roman : « vipère au poing » et je serais alors le seul à trouver que Falcoche n’était pas si terrible que cela.

 

Ce jour-là, j’avais répondu sans hésiter  que je préférais mon père. Je le voyais très peu, car il partait tôt le matin et rentrait tard le soir. Lorsqu’il passait la porte de la maison, nous devions nous taire. Le silence était de rigueur, seules comptaient les informations que distillait chaque soir notre téléviseur. Plus une conversation n’était autorisée sans son aval. Mais je préférais son silence aux hurlements hystériques de ma mère.

Quant à ma mère, elle passait ses journées à me hurler des reproches, à exiger, à commander, à m’utiliser comme domestique pour faire ceci ou cela, pour aller faire les courses : elle ne me laissait aucun répit. Dès que je faisais mine de me poser, elle m’appelait.

 

Quand mon père était rentré de son travail ce soir-là, une fois de plus, elle s’était lise à pleurer. Elle savait y faire pour le manipuler.  Alors lui, l’homme amoureux avant d’être le père, il s’était approché, il n’avait pas réfléchi. Quand elle avait dit : « c’est la faute de ton fils », il avait saisi sa ceinture et la valse des coups avait commencé.

 

C’est ce jour-là que j’avais compris qu’on pouvait mourir d’amour. J’avais commis le crime impardonnable de le préférer à ma mère. J’étais battu par celui que j’avais osé aimer.

 

À compter de cet instant, j’ai cessé d’avoir le moindre sentiment pour eux. Je me suis réfugié dans ma chambre, et je me suis mis à califourchon sur le rebord de ma fenêtre. J’avais douze ans, mes jambes se balançaient dans le vide. J’ai songé à mourir, mais j’avais dans l’idée que cela lui ferait plaisir et je ne voulais pas lui faire cette joie, surtout pas à elle.

 

 

A compter de ce jour funeste, je me suis imaginé d’autres parents, des parents aimants, bienveillants. J’ai prié, espéré les voir arriver. Ces deux-là n’étaient que des étrangers pour moi, ils avaient perdu tous leurs droits après la correction que j’avais reçue.

 

Je rêvais que mes parents avaient dû me mettre là en pension, mais qu’ils allaient revenir. Le lendemain matin, lorsque j’étais rentré de l’école, je m’étais rendu directement dans ma chambre. J’avais passé les cinq années qui avaient suivi, perché sur ce rebord de fenêtre, à rêver à des parents fantômes. Cette attente m’avait permis de tenir jusqu’à notre rencontre.

 

Ma mère ne supportait pas que je reste seul dans ma chambre. Je n’en descendais qu’aux appels hystériques de mon bourreau, pour manger.

 

(1 - sa mère était devenue par l’absence de tendresse comme une maladie organique)

 Elle avait vite compris que je n’avais plus aucun sentiment à son égard, et pendant les années qui ont suivi, à eux deux, ils ont réussi à me faire croire que j’étais un monstre, incapable d’aimer qui que ce soit. Rien n’avait pu m’extirper de cet enfer. Quant à eux, je savais qu’ils ne me faisaient pas confiance et je m’en moquais.

 

L’école aurait pu être une échappatoire, un refuge pour moi, mais il n’en fut rien. Ma maîtresse en cours préparatoire était une vieille bique, une vraie peau de vache, particulièrement castratrice. Un jour, alors qu’une fois de plus, je lui faisais répéter un passage que je n’avais pas compris, elle s’était fichue de moi. Elle avait pris une voix pointue et lente pour me crier :

 

« Alors, le petit Loïc ne comprend rien, comme d’habitude ! Le petit Loïc a besoin que je répète. Mais quand donc le petit Loïc sortira-t-il du coma où il se complaît ? »

 

Ces mots ânonnés avec une lenteur exagérée m’avaient crucifié. À partir de ce jour-là, je n’avais plus jamais osé poser de question en classe. Toutefois le pire restait à venir.

 

Deux ans plus tard, je tombais dans la classe d’une institutrice aigrie, vieille fille, à qui la mixité des classes avait offert la possibilité de se venger sur les garçons de l’absence d’intérêt qu’elle suscitait chez les hommes.

 

Tout en elle était ingrat : son visage fermé, sa bouche fine toujours pincée, la moustache qui ornait sa lèvre supérieure et son nez acéré comme le bec d’un oiseau de proie.

 

Elle m’avait pris en grippe, et les regards haineux que je portais sur elle n’arrangeaient pas mes affaires. Par contre, cette vieille peau adorait ma mère, avec qui elle partageait une certaine idée de l’éducation. Pour une fois qu’une mère lui donnait raison de punir un mauvais élève, elle ne s’en privait pas. Que ma mère soit totalement inculte, qu’elle soit incapable de m’aider lors des devoirs, loin de me valoir sa compréhension, semblait au contraire la conforter dans son idée qu’elle était la seule à pouvoir m’éduquer.

 

J’avais pris l’habitude de rêvasser en classe, je refaisais le monde à ma convenance. J’avais pour cette femme un dégoût sans nom ce qui m’éloigna tout à fait de l’idée d’être un jour un bon élève.

 

À la suite de mon inexistence lors des cours, mes notes dégringolèrent dans le vide abyssal de mon désintérêt scolaire. Lorsque mon bulletin trimestriel était arrivé avec son cortège de mauvaises notes, je m’étais effondré. Je savais qu’il allait me valoir des représailles, mais j’ignorais qu’une mère puisse être capable d’une telle ignominie.

 

Lorsqu’elle avait signé mon bulletin, elle avait hurlé comme une folle. Comme je n’avais plus aucun sentiment à son égard, ces hurlements m’avaient laissé de marbre. Elle l’avait fort bien compris, mais j’aurais dû être prudent, car son cerveau malade était plein d’idées vengeresses pour me mater. Et la punition qu’elle m’infligea alors brûle toujours en moi comme un feu dévastateur.

Ne pas aimer sa mère n’est pas si facile, mais la haïr c’est impossible à décrire, c’est de l’acide qui vous brûle le cœur, l’âme, le ventre et la gorge. C’est avoir en permanence un goût de bile dans la bouche.

 

C’était le lendemain de ce jour-là que mon aversion pour elle était devenue définitive. Elle m’avait envoyé dans ma chambre, ajoutant qu’elle ne voulait pas me revoir avant le lendemain matin. Le soir au dîner, je n’avais pas été autorisé à descendre. À dix ans, on meurt de faim à toute heure. Alors, le dîner me manqua cruellement.

 

Au petit déjeuner, elle n’avait toujours pas dit un mot, mais j’avais saisi son sourire mauvais. Je savais qu’elle avait préparé une saloperie, qu’elle se réjouissait à l’avance du mal que cela allait me faire.

 

J’avais eu beaucoup de peine à finir mon bol. Quand j’eus enfin terminé, elle me demanda de débarrasser la table. Lorsque j’étais revenu de la cuisine, elle avait posé devant moi un papier blanc.

 

« Mets ça. »

« C’est quoi ? »

« On s’en fout, tu mets ça sur ta tête et tu ne discutes pas. Tu es un âne, tu ne comprends rien. Tu n’veux pas faire d’effort, alors je t’ai fabriqué un bonnet d’âne, j’exige que tu le mettes. Je veux que toute la ville sache que mon fils est un cancre. »

 

Je l’avais regardée vociférer sa rage,  je pensais : « c’est impossible ! » Elle ne va pas me faire ça !

 

Eh bien si ! Elle avait osé. J’avais dû aller jusqu’à l’école avec cette abomination sur la tête. Je regardais le bitume, n’osant pas affronter le regard des passants. La honte qui me consumait était égale à la douleur d’avoir été mis au monde par cette horrible femme.

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Au moment où une fois de plus elle me hurlait de relever la tête, j’avais croisé le regard navré d’une vieille femme. Ce regard m’avait galvanisé. Ce n’était pas de la moquerie qui brillait dans ses yeux. Non, j’y avais vu une immense pitié, de la compassion, et surtout, un encouragement à me tenir bien droit. Elle m’avait donné la force de ne pas baisser les bras. Son magnifique regard me disait :

 

 « Courage petit, tu es plus grand qu’elle, redresse-toi, ne te laisse pas abattre, ne lui fais pas ce plaisir. Elle est trop laide».

 

À la grande surprise de ma mère, je m’étais redressé, j’avais relevé les épaules et j’avais fini le trajet comme si je portais la couronne d’épines du Christ. Arrivé à l’école toutefois, mon courage m’avait abandonné devant les rires goguenards des autres élèves. Parvenue dans ma classe, ma mère avait dit à  la maîtresse :

 

« Voici mon fils, c’est un fainéant, je vous laisse le punir comme il se doit. »

 

Et, très fière de son exploit, elle était repartie. Tétanisé, j’étais resté le nez pointé vers le sol. Une main acérée s’était posée sur mon épaule.

 

« Va au coin, c’est la place des ânes ».

 

Je ne me l’étais pas fait répéter. La tête posée contre le mur, j’entendais dans mon dos les ricanements des autres élèves. Ce bonnet d’âne, j’avais dû le garder, jusqu’à la sonnerie de fin des cours, puis je l’avais jeté dans la poubelle.

 

En sortant de la classe, un élève avait voulu se moquer de moi. Je lui avais donné une telle correction, que plus personne n’osa en  parler et encore moins en rire.

 

J’avais continué à vivre l’enfer à la maison et l’école n’était que le prolongement de cette torture. Décidé à être un incapable, je ne fis plus aucun effort. Après tout j’étais né à sept mois et demi, je n’avais donc pas tout en place. J’étais persuadé que j’avais un retard intellectuel. La preuve, c’est que j’étais incapable d’aimer mes propres parents. Et jusqu’à notre rencontre, je croyais que jamais je n’aimerais personne. Les filles ne déclenchaient que du mépris chez moi ; à travers elles, je ne voyais que le visage venimeux de ma mère.

 

Un an avant de te rencontrer, j’avais donc abandonné l’école pour me trouver un travail dans une usine. Ma mère avait adoré cela, car elle m’avait aussitôt taxé. Je devais lui donner la moitié de mon salaire, cinq cents francs par mois. C’était pour le loyer et la nourriture, disait-elle.

 

On pourrait croire que j’avais enfin gagné le droit d’avoir la paix, mais ce serait mal la connaître. Au lieu de cela, mes week-ends étaient à son service. Je devais l’aider et quand elle en avait fini avec moi, je devais aider mon père à bricoler dans la maison. Mes rares sorties devaient être demandées suffisamment à l’avance.

 

La plaisanterie avait duré un an. À dix-huit ans, notre rencontre fut le résultat inattendu d’un heureux hasard. Pour une fois, elle n’avait rien prévu pour moi, elle m’autorisa donc à me sauver. J’en profitais pour rejoindre un copain en ville, loin de ma famille de fous.

 

Arrivé au bar où je m’étais rendu, je t’avais aperçue entourée d’une bande de jeunes gens.  Tu riais à gorge déployée. Je t’avais trouvée très belle, mais pas un instant je n’avais osé penser que tu pourrais t’intéresser à moi. Tu étais repartie, comme tu étais venue, sans même avoir posé ton regard, un seul instant, sur le motard que j’étais alors.

 

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Merci à ma chère Nicole pour cette superbe création que lui a inspiré mon livre. Pour découvrir son univers c'est ici :  http://scraplao81.blog4ever.com/



21/12/2015
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