Maridan Gyres

Maridan Gyres

3 - Véronique

Le début de l'histoire  <---------------cliquez ici

 

La bouteille à la mer

 

Véronique est enfin heureuse. Cette ville, que le capitaine du bateau lui a vendue comme le Saint-Tropez espagnol, est vraiment très différente de ce qu’elle avait imaginé en écoutant le maître du bord. C’est plutôt une grande foire pour les touristes. Ici, ce ne sont que des résidences de vacances cossues, cernées de jardins luxuriants, qui se succèdent les unes après les autres. Toutes tournées vers la mer dont elles sont séparées par une  longue avenue de restaurants et d’échoppes de toutes sortes, qui regorgent de cochonneries pour vacanciers en goguette.

 

Tout ce qu’elle découvre lui donne la nausée. Trop de monde, trop de constructions, trop de bruits, trop de restaurants qui vomissent des relents de fritures.

Soudain, elle repère sur sa droite, une allée bien large construite en paliers successifs qui partent de la mer et s’élancent vers les immeubles en seconde ligne. Sur ces paliers à droite et à gauche sont installées des tentes immaculées sous lesquelles sont exposées des toiles de peintres, tous plus talentueux les uns que les autres. Il y a là des artistes qui viennent du monde entier. Certains ont un talent fou.

 

Véronique a deux amours, la nature et la peinture figurative. Elle passe d’une tente à l’autre savourant les prouesses des artistes. Subitement elle bloque. Face à elle, une succession de portraits, tous plus beaux les uns que les autres, monochromes en noir et blanc, mis à part, à chaque fois, un objet très coloré. Roidley Navarro, c’est le nom de ce peintre qui a arrêté sa course.

  

 

 Subjuguée par le talent du jeune homme, elle passe d’un tableau à l’autre. Elle revient, regarde à nouveau ces œuvres monochromes où surgit à chaque fois, un objet, un animal, une petite touche de couleur vive.

  

Elle apprend avec son espagnol hésitant qu’il n’est pas Espagnol, mais Cubain. Son talent est inouï.

 

Elle ne peut plus avancer, et surtout depuis que ses yeux ont croisé ceux de cet enfant qu’il a peint si merveilleusement, et qui lui semble vivant avec ce regard qu’il jette sur elle. Il l’envoute totalement. Le peintre qui a capté son intérêt s’approche à nouveau d’elle.

 

« Je peux vous aider ? »

« Non, merci ! »

« Mon tableau semble vous émouvoir ! »

« Oui ! Il me rappelle mon fils disparu, il y a 25 ans aujourd’hui. Cet enfant est magnifique ! Existe-t-il vraiment, ou est-ce juste une œuvre que vous avez imaginée ? »

« Non, il existe bien. C’est le portrait d’un enfant recueilli, par ma sœur qui vit à Paris, il y a environ 25 ans. Sur ce tableau, il avait dix ans. Il venait d’écrire une lettre à sa maman dans laquelle, il lui demandait pourquoi, elle l’avait abandonné. Sur celui-ci, il avait cinq ans. Là aussi, il avait écrit un petit mot à sa mère, puis, il l’avait glissé dans une bouteille et lui et moi, nous l’avions jetée à la mer.

 

Pendant des années, il a espéré qu’elle lui revienne, sa mère, pas la bouteille, mais ni l’une ni l’autre n’ont reparu. Un jour, il devait avoir douze ans, il m’a dit que sa bouteille finirait bien un jour ou l’autre par retrouver sa mère. Elle saurait alors combien il l’aimait et combien il serait heureux de la retrouver. Cet enfant était très beau, c’est pourquoi je l’ai beaucoup peint. Il a disparu le jour de ses dix-huit ans. »

« Combien vaut ce tableau ? »

« Trois mille euros, mais vous pouvez le régler en plusieurs fois. »

 

Véronique réfléchit quelques instants. Elle n’en est pas consciente, mais les larmes continuent de couler sur son visage. Elle a payé son voyage avec l’argent du loto, si elle prend ce tableau, elle solde le reliquat de son gain et elle prend mille euros dans ses économies. Est-ce bien raisonnable avec l’enfant à venir ? Non ! Ça ne l’est pas, mais si c’était lui ! Elle tourne, vire, s’éloigne, revient, repart et ses larmes continuent à couler.

Le peintre la regarde attentivement.

 

« Pourquoi mon tableau vous touche-t-il à ce point ? Ne répondez pas si ma question vous gêne. »

« Non, elle ne me dérange pas, il y a vingt-cinq ans on m’a contrainte à abandonner mon fils sous X. Je ne m’en suis jamais remise, alors l’histoire de cet enfant me touche beaucoup. »

« Merci pour votre confiance. Allez, je vous le laisse à deux mille euros si vous me racontez toute votre histoire devant un bon café. Vous avez besoin d’un remontant et moi j’aime écrire les belles histoires et je devine qu’il y en a une derrière vos larmes ! »

 

Véronique réfléchit un peu et finalement, elle accepte de suivre le peintre. Après tout, elle ne risque rien à prendre un verre avec un artiste.

 

« Juste une dernière question, ce jeune homme est-il heureux aujourd’hui ? »

« Je l’ignore, comme je vous le disais, il a quitté la maison de ma sœur le jour de ses dix-huit ans. J’ai l’impression que cet enfant n’a jamais connu le bonheur. Ma sœur et son mari ne sont pas faits pour avoir des enfants. Je n’ai jamais compris que la DASS leur ait confié tant de petits. Allez, venez, je vais plutôt vous offrir un verre de sangria, vous êtes pâlotte ! »

 

Le jeune peintre s’éloigne et parle deux minutes avec sa voisine de tente. Puis il vient chercher Véronique et ils se dirigent tous les deux vers un bar tout proche de l’exposition. De la terrasse, ils pourront surveiller la tente du peintre.

Sa décision est prise, elle repartira avec le tableau.

 

 

De retour dans sa cabine, Véronique contemple son tableau. Jamais, de toute sa vie, elle n’a été autant subjuguée par une toile. Le regard de ce môme lui donne une envie terrible de se laisser aller et de pleurer.

 

« Ne sois pas ridicule ! songe-t-elle. À quoi bon remuer ces vieux souvenirs ? Regarde ce tableau comme une œuvre d’art, pas comme un remake du passé et de la vie que tu aurais pu avoir. C’est vrai que tu sembles envoûtée par cet enfant. »

 

Pour échapper à son emprise, elle le remet dans son emballage et le range au fond de son armoire. Puis, lentement, elle se dirige vers le bar. Elle a besoin d’un remontant.

 

-          Un irish coffee, s’il vous plaît !

 

Le barman prépare sa boisson et la dépose devant elle.

 

-          Merci ! Combien je vous dois ?

-          7 euros, Madame !

-           Gardez la monnaie.

-          Merci Madame ! l’employé ravi s’éloigne

-          Eh bien ! vous êtes drôlement généreuse !

-          Oui, pourquoi pas ? Il a été rapide et souriant. C’est un bon service.

-          Certes, mais à sept euros la boisson c’est la moindre des choses. Je trouve ce prix exorbitant. À terre, vous en auriez eu deux pour ce prix.

-          Certainement jeune homme, mais ici, nous sommes en vacances et en vacances, j’oublie tout !

-          Eh bien, vous devez être riche. Parce que moi, à sept euros, je leur laisse leur irish coffee.

 

Véro lève ses yeux vers le jeune homme près d’elle. Quel culot, pense-t-elle, mais si elle veut bien être honnête avec elle-même, elle n’est pas loin de penser comme lui. Et puis soudain, leurs yeux se croisent, s’accrochent, s’entendent et se reconnaissent. Véronique est saisie de tremblements, son cœur s’est emballé et elle sent le sang monter à son visage. Pour cacher son trouble, elle se lève brutalement, et se retire rapidement.

 

Mais c’est quoi ce délire ? Je deviens folle ce n’est pas possible. Ses mains tremblent, son cœur joue la chamade, son ventre est noué. ! Mince, c’est un gamin ! Qu’est-ce qui m’arrive ? Elle a rejoint sa cabine en courant. Elle ouvre la porte et se jette sur son lit.

 

Resté au bar, Tony est lui aussi abasourdi. Quelque chose chez cette femme a trouvé un écho en lui. Elle l’a troublé et les crampes qui lui nouent le ventre sont là pour le lui rappeler. C’est la première fois qu’une femme de cet âge le trouble à ce point.

 

« C’est son regard ! laisse-t-il échapper à haute voix. Elle a des yeux si tristes, comme si elle marchait sur un fil au-dessus d’un précipice dont elle ne voit pas le fond. C’est cela ! Elle semble en apnée au-dessus du vide. »

 

16/05/2015

 

La suite :  http://maridan-gyres.blog4ever.com/4-suite-de-destins-croises



04/06/2015
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