Maridan Gyres

Maridan Gyres

Chut

Chut ! Ne dis rien. Quelquefois, le silence est propice aux confidences. Inutile de mettre des mots sur ce qui nous arrive.

 

Tu te souviens… Tous nos fous rires. Tous ces hommes qui pensaient que nous étions deux sœurs tant nous étions complices. Ma fierté, lorsque mes amis me disaient à quel point tu étais belle. Tu l’es encore.

 

J’ai en moi les images de nos balades dans les bois, de nos excursions au bord de la mer à Dieppe, au Tréport, à Honfleur. Ce sont de jolis souvenirs qui peuplent ma mémoire de tout ce que tu es et restes pour moi. Aujourd’hui, tu ne veux plus quitter ta maison. Tout te porte peine.

 

Chut ! J’entends ce que tu me dis. Je sais… que tu es encore là. Tes yeux me le disent. Je vois leur eau limpide qui menace de se déverser et de t’engloutir… Tu as de si jolis yeux. J’ai toujours aimé m’y mirer.

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Papa disait souvent que tu avais deux soleils au fond des yeux et que c’est ce qu’il aimait le plus chez toi. Moi j’ai toujours aimé sentir ton regard sur moi. Souvent, je me suis demandé pourquoi tu n’étais pas capable de me prendre dans tes bras, de me dire que tu m’aimais. Et puis le temps a passé… et j’ai grandi. J’ai découvert que toi tu l’avais perdue alors que tu n’avais que quatre ans.

 

Personne ne t’a appris la tendresse… Personne, ne t’a dit le bien et le mal, tu as dû apprendre seule, attendre d’aller à l’école. Enfin, personne, pas tout à fait. Il y avait bien ton grand-père, paysan au grand cœur qui, entre ses bêtes et les travaux des champs, trouvait un peu de temps pour toi. Ta grand-mère était une méchante femme et tu as reçu de nombreux coups avant de la menacer et qu’elle t’oublie enfin. Heureusement, tu as eu la sœur de ta mère, ta tante chérie. Celle qui pendant quelques années a joué à la maman avec toi. T’offrant l’amour dont tu étais assoiffée. Puis, elle aussi est partie se marier… deuxième abandon.

 

Chut ! Je me tais, à mon tour de t’écouter. Raconte-moi ta longue marche à travers champs et bois pour rejoindre l’école de Laguenne, cela te prenait une demi-heure été comme hiver. Tu devais faire attention au vieux Basper. Il aimait un peu trop les filles et il te terrorisait. Heureusement, tu courrais vite.

 

Raconte-moi encore, tes jours sans école et tes longues balades dans les prairies avec tes vaches. Comment s’appelaient-elles déjà ?

Ah oui ! La Rousselle, la Mouquite, la Reine, la Jolie, la Baroune, la Rouge, la Moune… zut il t’en manque une, me dis-tu.

 

Chut ! Ne t’énerve pas, ce n’est pas grave. Vois comme ils sentent bon la campagne tes jolis souvenirs.

Rappelle-toi, ta copine Denise Lesrats avec sa mère qui te racontait des tas d’histoires salaces. Vous rigoliez bien, toutes les trois à marcher dans les prairies avec vos vaches. Et puis vous chantiez, les chansons coquines que t’apprenait la mère Lesrats. Tu me les chantes encore parfois. Celles-ci, tu ne les as pas oubliées.

 

Ton regard part au loin, bien trop loin de moi… Peut-être n’aurais-je pas du te dire… Mais tu ne voulais pas me croire quand je te disais que tu n’avais plus de mémoire. J’ai dû te le prouver.

 

Chut ! Ce n’est rien, je resterai toujours là, près de toi. Je tiendrai ta main pour que tu ne tombes pas. J’essuierai ta bouche et même, j’y poserai un peu de couleur pour que tu restes belle. Ton corps est en bonne santé, mais ton esprit s’envole. Petit à petit il s’étiole et je te vois te perdre.

 

Plusieurs fois par jour, tu me répètes les mêmes choses.

 

Chut ! Ce n’est pas grave. C’est ta voix que j’entends. Je te sers ton café, tu ne le bois pas. Tu as déjà oublié que tu en avais envie. Je te le mets dans la main. « Bois Mamou, il va être froid ». Alors machinalement, tu le bois. Je reprends ta tasse et je vais faire la vaisselle. Nous avons partagé le déjeuner et je t’ai cuisiné ton dîner pour ce soir. Je t’appellerai pour être sûre que tu l’as bien avalé. Ouf c’est bon, tu as bien dîné. Je me couche soulagée.

 

Ce matin je t’ai proposé d’emménager chez nous. Tu n’es pas encore prête à venir vivre à la maison.

 

Chut ! Ne t’en fais pas, je comprends. Je sais que tu veux rester chez toi, près de tes souvenirs et de l’absent avec qui tu es un peu partie, il y a déjà quinze ans. Tu as ton chat, tu ne veux pas le traumatiser. Tu as tes voisins avec qui tu t’entends bien, et eux aussi, tu les perdrais un peu en venant chez moi.

 

Pas de souci, on va s’organiser autrement. Laisse-toi porter, ma petite maman. Il fait trop chaud pour l’instant, mais bientôt l’air redeviendra respirable, nous irons nous promener dans les parcs à l’ombre des grands arbres. Je te ferai marcher dans l’eau de mer pour masser les muscles de tes jambes.

 

Chut ! Ne dis pas non au kinésithérapeute, tu en as besoin en attendant que l’été passe son chemin..

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Si tu ne veux pas bouger, il faut que tes muscles soient stimulés, et moi, je n’en ai plus la force. Ma pathologie m’empêche d’en faire plus. Tu ne reçois plus personne, tes amis ont pris le large. Restent les plus fidèles.

 

Chut ! Non… ne pleure pas. A quoi bon ? Les mots saliraient ce que tu sais et ce que je comprends déjà.

 

Chut ! Écoute-moi. L’essentiel c’est que je t’aime… si fort... et depuis si longtemps. Rien ne pourra altérer cela… Je serai encore là tout au bout du chemin et j’exaucerai ta dernière volonté. Je t’aime ma petite maman.

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Maridan 7/08/2015

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09/08/2015
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